Le professeur Raphaël LAMBAL, maître-chercheur en littérature française à l’Université Assane Seck de Ziguinchor, signe un nouvel ouvrage, succédant à celui qu’il avait consacré à l’île de Carabane, située à l’embouchure du fleuve Casamance.
Publié chez L’Harmattan-Sénégal, cet ouvrage compte un peu plus de 200 pages réparties sur 11 chapitres et explore divers volets du passé comme du présent de Ziguinchor. L’auteur, empreint d’un romantisme qui lui est propre, a donné au livre le titre Ziguinchor, une ville des bords du fleuve Casamance.
Et pour donner le ton dès le départ, il énonce les raisons qui l’ont conduit à écrire ce livre dense, minutieusement documenté et remarquablement écrit, dont la plume alerte et limpide captive le lecteur: « Ce livre est (…) une promenade dans le temps et l’espace de Ziguinchor ». Il précise même sa démarche: « Il s’agit d’un regard de velours, sans nœuds émotifs, porté sur une ville que j’ai cherché à regarder tantôt de l’extérieur, tantôt de l’intérieur; et que j’ai appris à aimer au fil du temps ». Pour approfondir le sens profond de son œuvre, il conclut: « il rend intelligible son passé, son parcours; il permet de découvrir ce qui est révolu, la beauté de ce qui a disparu et ce qui peut être vu aujourd’hui » (p.186).
Tout lecteur, et moi-même en particulier, trouve là matière à frétiller d’impatience. En tant que Ziguinchorais d’origine, ayant vécu l’enfance et mes années scolaires ici — du primaire au lycée, dont le Djignabo, premier établissement ouvert dans la ville, et qui, en 2027, fêtera ses 70 ans —, bon nombre des épisodes évoqués par Raphaël Lambal, surtout autour des années 1960 et 1970, me font revivre des moments gravés dans ma mémoire avec une douce nostalgie. Cette étude enrichit également mes connaissances historiques, en se fondant sur une documentation érudite et variée, puisant à des sources plurielles. L’auteur n’a pas épargné ses efforts pour réunir des données allant des origines baïnounks de la cité jusqu’aux périodes les plus récentes, offrant ainsi une revue quasi exhaustive de l’évolution de la vieille cité.
Le toponyme Ziguinchor se nourrit de l’héritage Baïnounk, qui en sont les autochtones, et tire son nom d’un sous-groupe de ce peuple mentionné par les sources portugaises des XVe et XVIe siècles sous Izguichos/Ezguichos, d’où Izguiclor, signifiant, en langue baïnounk, « terre des Izguichos ». Au fil du temps, ce nom a connu diverses variantes, allant de Siguitior à Sitior, puis Sinta bou Tiora. Cette dernière forme, empruntée au créole portugais, rappelle la longue présence portugaise dans la région (1645-1886) et que l’auteur privilégie sans doute dans son étude, tant cette influence a marqué le passé et le patrimoine de la cité, notamment sur le plan culturel et immatériel.
C’est là, selon lui, un fait historique incontestable qui a longtemps donné à Ziguinchor le prestige d’une ville créole. Par ailleurs, la variante Sinta bou Tiora, qui signifie « La ville des pleurs » (tiora = pleurer en créole), confère une tonalité romantique qui a sans doute charmé l’auteur au point de la privilégier à d’autres formes. Bien que cette variante soit surtout utilisée dans les milieux créolophones — que l’auteur semble avoir davantage étudiés que les Baïnounks —, il est tout aussi vraisemblable, comme l’affirment les Baïnounks et les sources portugaises évoquées plus haut, que le toponyme provient bien d Izguichos/Izguichor, variante que l’auteur identifie et qui a ensuite évolué vers Siguitior, Sikitior, Sitior et enfin Ziguinchor (p.19).
Passons à présent au parcours d’Izguichor, alias Siguitior, qui occupe une place centrale dans l’ouvrage. Son itinéraire se déploie à partir de ses origines Baïnounk, bien antérieures à l’arrivée, au XVe siècle, des premiers navigateurs et explorateurs portugais sur la côte casamançaise. Puis survint la présence portugaise: accueillis par les Baïnounk, les Portugais s’établirent d’abord sur les îles du Cap-Vert, au large des côtes de la Sénégambie, avant de s’installer sur le continent pour exploiter des plantations et acheter des esclaves destinés au coton, notamment sur l’île de Fogo. Vers la fin du XIXe siècle, l’ère coloniale française prit le pas, une période certes plus brève que l’occupation portugaise, mais davantage marquante sur bien des plans. Des pages entières (pp.95-119) y sont consacrées pour expliquer les raisons et les modalités par lesquelles les Français cherchèrent à s’emparer de Ziguinchor.
Concrètement, depuis le début du XIXe siècle, la France, souhaitant développer sa pénétration commerciale en Casamance à partir de Gorée où quelques sociétés s’étaient installées, s’attacha deux places fortes: Carabane, à l’embouchure, et Sédhiou dans l’intérieur, en Moyenne Casamance, sur la rive droite du fleuve, où un fort avait été édifié en 1837-38. L’enclave portugaise de Ziguinchor se retrouvait ainsi entre ces deux possessions françaises le long du fleuve. Pour relier ces espaces par le même cours d’eau, la France engagea des négociations avec le Portugal pour obtenir l’acquisition, au terme d’âpres discussions, et signa en 1886 une convention de cession. Cette dernière plaça Ziguinchor sous tutelle française. Le Portugal, de son côté, n’en fit pas grand cas et privilégia Cacheu—première capitale de la colonie de Guinée-Bissau avant son transfert éventuel vers Bolama, puis vers Bissau—confirmant ainsi son désintérêt pour Ziguinchor.
De fait, Siguitior, passée sous domination française, devint une ville coloniale française jusqu’à l’indépendance du Sénégal en 1960. Cependant, ce changement de tutelle n’abolit nullement l’empreinte culturelle créole, dont l’âge d’or, porté par sa langue, se prolongea jusqu’au début des années 1970, moment où il marqua son déclin progressif. Sous administration française, la cité, autrefois un village peu équipé et sujet aux incendies, se transforma profondément grâce à d’importants aménagements qui stabilisèrent son espace urbain le long du fleuve, dans une zone appelée Escale. C’est là que les Français implantèrent leurs maisons de commerce, dont les maisons-mères résidaient à Marseille et à Bordeaux.
L’Escale accueillait aussi les logements et les bâtiments administratifs et leurs services, parmi lesquels la résidence du Commandant supérieur de la Casamance (l’actuelle Gouvernance), le Trésor, la Poste, la Douane, le Tribunal, la Mairie, sans oublier la Chambre de Commerce, les services du Port et des Travaux publics.
À travers ces aménagements, Ziguinchor acquit une identité urbaine marquée, même si, dans un premier temps, ces réalisations touchaient surtout le quartier européen de l’Escale avant que l’urbanisation ne gagne progressivement les quartiers indigènes de Santhiaba puis de Boucotte. Ces deux quartiers figurèrent parmi les plus peuplés, en cohabitation avec Boudody, Goumel et Diéfaye, tous longeant le fleuve et formant une mosaïque résidentielle et linguistique qui continue d’alimenter le charme de Siguitior.
Le résultat fut un cosmopolitisme que l’auteur résume ainsi: « la cité n’impressionne pas par son architecture, mais sur le plan linguistique, Ziguinchor, ouverte à tant d’influences étrangères depuis quatre siècles, devient une sorte de petite Tour de Babel en miniature (diola et ses innombrables variantes, créole à base portuguaise, balante, mandingue, baïnounk, papel, manjack, mancagne, wolof, séreer, soninké, pular, etc.); c’est un microcosme de l’Afrique et du Sénégal, où ce brassage donne naissance à un cosmopolitisme fécond et fédérateur » (p.75). Par cette image du cosmopolitisme ziguinchorois, l’auteur nous entraîne directement vers les aspects du Ziguinchor contemporain qui achèvent son exploration.
Mais auparavant, il revient sur certains pans du passé citadin, notamment l’implantation de l’Eglise catholique. D’origine portugaise, cette église ne laissa pas durablement sa marque faute d’une présence missionnaire constante et d’un encadrement suffisant; les fidèles convertis restèrent isolés. C’est sous l’ère française que l’Eglise prit vraiment son essor, avec des figures marquantes comme le Père Jean Lacombe et surtout le Père Jean-Marie Esvan. L’action de ce dernier, arrivé à Ziguinchor en 1900, fut déterminante sur le plan religieux et dans l’ouverture des premières écoles, jusqu’à la construction de la Cathédrale Saint-Antoine-de-Padoue.
La chronologie de la cathédrale est retenue: pose de la première pierre le 24 février 1920; bénédiction solennelle le 13 février 1921; achèvement de la tour en 1922. De surcroît, le Père Esvan « a tissé des passerelles entre les différentes communautés ». Il a même conduit à l’inhumation au cimetière chrétien de Santhiaba d’un fonctionnaire de confession musulmane qui l’avait demandé de son vivant (p.144). La date exacte de cet épisode, symbolique par son sens, n’est pas précisée, mais il s’insère dans la période où Esvan exerça son ministère, de 1900 à 1937, avec quelques interruptions pour raison de repos en France, dans sa Bretagne natale. Depuis lors et jusqu’à aujourd’hui, le cimetière, initialement chrétien, demeure mixte, accueillant aussi bien des Chrétiens que des Musulmans.
Le chapitre islamique est ensuite évoqué, mais de manière moins développée — sans doute pour des raisons de disponibilité des sources — alors que l’islam en Casamance est bien présent et ancien. Sa pénétration à Ziguinchor survint relativement tardivement, à la fin du XIXe siècle, après une longue histoire chrétienne. Le premier édifice islamique majeur est la Grande Mosquée située dans l’aire tampon entre Santhiaba et Boucotte, classée comme Monument historique au même titre que l’Eglise. Cette mosquée est l’œuvre de l’Iman Cherif Bachir Aïdara de Santhiaba, fils de Cherif Younousse Aïdara, originaire d’Abéché au Tchad.
Ce dernier s’était installé, à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, à Sandiniéry, sur la rive gauche du fleuve près de Sédhiou, sur décision d’El Hadj Malick Sy de Tivaouane, dont il était l’un des grands disciples. Il finit par s’établir durablement à Banghère, près de Tanaff. Les dates exactes d’installation des autres familles maraboutiques à Ziguinchor restent inconnues faute de documents, parmi lesquelles on peut citer El Hadj Samba Cissé, chef religieux de Boucotte et de ses environs. À leur suite est arrivé un marabout de la confrérie mouride, Serigne Sall, qui représentait son Khalife Général de Touba. Ainsi se complète ce que l’on peut dire de la percée de l’islam à Ziguinchor. Aujourd’hui, l’islam y est en plein essor, avec un nombre croissant de fidèles et de mosquées dans tous les quartiers, tout en coexistence harmonieuse avec le christianisme, qui, lui, connaît une certaine érosion après des siècles de prépondérance.
Nous aurions pu évoquer bien d’autres aspects tout aussi importants du présent de la ville. Nous nous limiterons donc à rappeler les intitulés des trois chapitres que l’auteur consacre à ce temps présent: Une ville africaine sénégalaise (p.83); Ousmane Sembène: le gamin de Ziguinchor (p.149); Ziguinchor en chansons, Touré Kunda (p.165). Des pages qui témoignent d’un attachement profond à cette cité où prévaut un vivre-ensemble et un art de vivre particulièrement saisissants, sur lesquels l’auteur insiste sans réserve.
À l’issue de la lecture de ce beau livre, devenu, désormais, une référence pour quiconque veut comprendre les réalités passées et actuelles de l’ancienne ville créole qu’est Ziguinchor, l’auteur conclut, comme on le voit dans l’introduction, par ces mots: « Une insatisfaction intellectuelle a guidé l’écriture de cet ouvrage afin de combler un vide. Animé par la soif de connaissance, j’oserai proposer ici une vision personnelle, différente de celle qui s’impose dans les reportages et films documentaires, des ouvrages collectifs ou monographiques qui portent sur la cité ».
Un livre où se mêlent lectures, enquêtes, réflexions, écoute, témoignages, observations directes et ressentis; un livre où l’alliance du style et du savoir témoigne de l’amour que porte l’auteur à Ziguinchor et à l’archive. Bonne lecture.