Les projecteurs braqués sur Eye Haïdara, Isaach de Bankolé et Ruth Negga, le 79e Festival de Cannes affiche une diversité symbolique, mais laisse intactes les hiérarchies qui structurent son pouvoir et ses récits.
Le Festival de Cannes 2026 s’ouvre sous un paradoxe assumé : on met en valeur de manière spectaculaire des visages afro-descendants et une diversité très visible, tout en laissant l’économie politique du festival et la hiérarchie des cinématographies largement inchangées.
Eye Haïdara à la cérémonie d’ouverture et, au sein du grand jury, Isaach de Bankolé et Ruth Negga apparaissent moins comme les preuves d’un déplacement du centre que comme les figures les plus exposées d’un système qui se réorganise sans véritable mouvement.
Dès le début, Eye Haïdara affirme la sincérité et la passion du cinéma, réaffirmant le mythe d’un Cannes célébrant le cinéma avant tout. Elle présente le cinéma comme résistance avec retenue, sans excès. Derrière ce ton fédérateur, sa présence révèle une conscience des angles morts passés : l’institution sait qu’elle doit désormais faire émerger des corps et des voix longtemps tenus à distance.
De la même manière, Isaach de Bankolé, acteur d’origine ivoirienne et résidant aux États-Unis depuis longtemps, et Ruth Negga, actrice et productrice d’origine irlando-éthiopienne, incarnent une expertise africaine et diasporique enfin convoquée au sommet du dispositif, alors que le festival cherche plus que jamais à légitimer sa prétention à embrasser le monde.
Sur le plan des contenus, plusieurs grandes lignes thématiques structurent les 117 films de cette édition, toutes sections confondues. La première porte sur l’Histoire et la mémoire : récits inspirés de faits réels, plongés dans les traumatismes collectifs, réappropriations de passés douloureux au regard de l’individuel. Cannes ne se pose pas en tribune de slogans, mais en scène de récits du monde où le politique circule par le détour de la mémoire, du témoignage, de l’intime confronté à la violence de l’histoire plutôt que par la dénonciation frontale.
Véritable redistribution des cartes
Deuxième tendance marquante : la centralité des trajectoires féminines. Plus de réalisatrices dans les sections centrales, davantage d’histoires menées par des personnages féminins, de la transmission familiale aux luttes pour l’autonomie corporelle. Le festival ne bascule pas pour autant dans une parité revendiquée par le collectif 50/50, mais le ton évolue : les films déplacent le regard, déplacent le centre de gravité des récits, sans que la structure du pouvoir cannois soit fondamentalement transformée. L’intime, encore une fois, sert de levier à une évolution plutôt qu’à une rupture.
En toile de fond de ces choix, le contexte global pèse lourdement. Hollywood, fragilisé par les crises et les réajustements stratégiques des grands studios, est moins écrasant qu’auparavant. Le dernier film de Steven Spielberg sortira en salles sans exposition cannoise : les studios craignent l’éventualité d’un traitement critique trop sévère. Et le système hollywoodien, avec ses plateformes, produit moins de films d’auteur.
Cela ne mène pas pour autant à une redistribution véritable des cartes. Les cinémas africains ou asiatiques demeurent en grande partie en périphérie du récit central, largement centré sur le cinéma français ou européen. Le festival accueille des voix venues du Sud, mais continue de les reléguer aux espaces de la découverte plutôt qu’au rang de canon.
Enfin, une autre tension se fait discrète dans cette édition : celle de la concentration des pouvoirs médiatiques et industriels. L’écho d’une tribune signée par des centaines d’artistes contre l’emprise du groupe Bolloré sur le paysage culturel français, les mouvements de fusion-acquisition dans l’audiovisuel américain, tout cela encadre Cannes sans l’intégrer totalement à sa dramaturgie officielle. Ces conflits s’expriment davantage dans les coulisses, les cellules de réflexion et les prises de parole que dans les œuvres présentées. Le réel se révèle alors sous forme de murmure plutôt que de choc.
Pour l’instant, ce festival, qui se poursuit jusqu’au 22 mai, se lit comme celui qui préfère explorer la complexité du monde à travers des récits incarnés, historiques, féminins et mémoriels plutôt que par des gestes spectaculaires de programmation. La diversité y gagne en visibilité, notamment grâce à des figures africaines et diasporiques en pleine lumière, mais peine encore à modifier durablement le centre de gravité d’un dispositif qui reste majoritairement fidèle à sa vision du grand cinéma.