Le refus de visa par la France suscite encore de nombreuses interrogations, notamment dans le contexte sénégalais où la question de l’obtention de visas pour se rendre en Occident reste un sujet sensible. Alors que le Sénégal a récemment été confronté au rejet de visas américains pour ses athlètes féminines, une nouvelle polémique vient d’émerger en lien avec le consulat français à Dakar. Cette institution, régulièrement visée par les populations africaines pour ses pratiques en matière de délivrance de visas, a une fois de plus fait parler d’elle en refusant l’accès à un scientifique sénégalais de renom.
Ce refus concerne le Dr Moctar Touré, un éminent académicien qui occupe le poste de président de l’Académie nationale des sciences et techniques du Sénégal (Ansts). Selon son collègue, le Dr Pape Abdoulaye Seck, également membre de cette même académie, la décision a été prise alors que le Dr Touré devait participer à une rencontre scientifique internationale en présentant une communication dans le cadre d’un symposium. Ce groupe, dont ils font partie, avait prévu sa participation, ce qui aurait permis de faire avancer des échanges scientifiques importants entre chercheurs. Furieux face à cette décision, le Dr Seck n’a pas tardé à exprimer sa colère en adressant une lettre de protestation au consul général de France. Il a qualifié cette décision « d’humiliation inacceptable pour la science et pour le Sénégal, difficilement excusable » et a dénoncé ce geste qu’il considère comme « une attitude d’un autre âge, empreinte d’une condescendance que l’on croyait disparue ».
L’envergure du Dr Moctar Touré, ancienne figure de haute responsabilité, ancien directeur général de l’Institut sénégalais de recherches agricoles (Isra) et ancien haut fonctionnaire à la Banque mondiale, renforce la portée de cette situation. Empêcher un tel scientifique de voyager pour réaliser sa mission de recherche revient, selon lui, à s’attaquer à l’esprit même de la coopération scientifique internationale. Il y voit également un message négatif lancé à l’ensemble des chercheurs africains : « Vos opinions, vos idées, vos compétences ne méritent pas que vous voyiez ailleurs ou que vous voyiez la lumière ». Il ne faut pas oublier que, sur le continent africain, les taux de refus de visas par la France et par d’autres pays de l’espace Schengen sont souvent très élevés, considérablement plus que pour d’autres régions du monde. Un rapport de Henley & Partners indique que les demandeurs africains subissent des taux de refus nettement plus importants que leurs homologues asiatiques ou venant d’autres parties du globe.
En 2023, cette tendance s’est renforcée : même si les Africains ont effectué deux fois moins de demandes de visa que les Asiatiques, ils étaient deux fois plus nombreux à se voir dénier leur entrée, avec un écart moyen de 14 points de pourcentage. Les statistiques pour l’année 2024 confirment cette problématique, avec six pays africains figurant parmi ceux enregistrant les taux de refus les plus élevés pour les visas Schengen. Parmi eux, les Comores affichent un taux alarmant de 61,3 %, suivies par la Guinée-Bissau avec 51 %, le Ghana avec 47,5 %, le Mali avec 46,1 %, le Soudan avec 42,3 % et le Sénégal avec 41,2 %. Les chiffres officiels du ministère français de l’Intérieur appuient cette réalité, avec un total de 578 687 refus en 2024, contre 506 611 en 2023, et 194 181 en 2021. Les données des années précédentes, entre 2017 et 2019, montraient une moyenne annuelle d’environ 4,3 millions de demandes, avec des refus oscillant entre 537 000 et 686 000 chaque année. Par ailleurs, le prix du visa de court séjour (type C) n’a cessé d’augmenter, passant de 60 € à 80 € en 2020, puis à 90 € en 2024. En plus de cette hausse, les demandeurs doivent faire face à des coûts qui ne donnent pas droit à un remboursement en cas de rejet, aggravant ainsi leur perte financière.
Selon Radio France Internationale (RFI), ces refus coûteurs près de 54 millions d’euros aux demandeurs africains en 2023. Au-delà de la dimension économique, ils représentent également un frein aux échanges subtils et indispensables dans les domaines économique, scientifique, et culturel. C’est cette réalité que dénonce fermement le Dr Pape Abdoulaye Seck, mais aussi un grand nombre d’autres intellectuels sénégalais, voire africains. La politique restrictive en matière de visas adoptée par les pays occidentaux est perçue comme une atteinte à la dignité et à la coopération internationale. En réalité, plusieurs acteurs de ces pays occidentaux usent d’une attitude souvent condescendante, voire méprisante, dans la gestion des demandes, illustrant un comportement empreint de supériorité et de mépris envers les nations africaines. Depuis des années, nombre de Sénégalais, comme d’autres citoyens africains, supportent ce traitement injuste, qui, selon eux, déshumanise et dégrade la relation entre nos pays et ces puissances occidentales.
Que l’on soit homme d’affaires, artiste, étudiant ou homme politique, personne n’est épargné par cette politique discriminatoire. Les consulats occidentaux ont, en réalité, beaucoup de pouvoir dans la régulation des flux migratoires. Pourtant, il est paradoxal que ces Européens et Américains puissent voyager librement dans nos États, alors que leurs demandes de visas sont souvent soumises à des conditions très strictes et discriminatoires. Lorsqu’on évoque la règle de la réciprocité, c’est tout un arsenal de mesures répressives, parfois insidieuses, qui peut être mis en œuvre à l’encontre des pays africains pour faire pression ou punir. Cependant, ces paroles de revendication restent vaines si elles ne sont pas accompagnées d’une action concrète. Refuser un visa à une personnalité comme le Dr Moctar Touré n’est qu’un symbole de cet affront permanent, de ce mépris que certains pays occidentaux affichent envers l’Afrique tout entière.
La seule réponse valable face à cette situation demeure la mise en œuvre du principe de réciprocité. L’extension de cette logique pourrait permettre aux pays africains de réagir face à ces traitements injustes, en rétablissant une forme de respect mutuel dans les relations internationales. Il est urgent que les Africains, et plus largement tous ceux qui se sentent concernés, prennent conscience qu’il ne suffit pas de dénoncer ces pratiques, mais qu’il faut également agir pour que la dignité de chaque individu soit respectée et que la coopération entre les nations soit fondée sur une véritable égalité. La nécessité d’une politique conforme à la dignité et au principe de réciprocité est plus que jamais d’actualité, afin que, demain, chacun puisse voyager sans craindre d’être discriminé ou humilié pour sa nationalité.