Le secteur des transports demeure l’un des premiers émetteurs de gaz à effet de serre à l’échelle planétaire, pesant environ 15% des émissions mondiales et jusqu’à 31% en Europe. Cette réalité n’est pas due au hasard : elle résulte d’un système qui a pris le parti pris des déplacements individuels de plus en plus nombreux et plus rapides, conjugué à une croissance soutenue des flux de mobilité. Les vecteurs les plus polluants – la voiture, l’avion et le fret maritime – portent ce pari. Il fut autrefois courant de parcourir en moyenne 5 kilomètres par jour et par personne; aujourd’hui, en France, on atteint environ 60 kilomètres, et près de 80 aux États‑Unis.
Bien sûr, les rapports du GIEC livrent un diagnostic clair, mais les recommandations adressées aux gouvernements restent majoritairement centrées sur le réchauffement climatique et s’appuient sur l’innovation technologique et la compensation carbone. Ils passent sous silence les effets sur l’épuisement et l’extraction de ressources planétaires (cuivre, sable, lithium…), la destruction et la fragmentation des milieux, les pollutions, et dressent comme si l’électrification des mobilités pouvait constituer une solution unique, permettant de continuer à croître sans fin.
Conséquence : ni un transfert vers les transports en commun et les mobilités actives ni une réduction des trajets superflus et évitables, au bénéfice de tous, ne fait l’objet d’un ciblage systématique.
Si les pays les plus riches se veulent modèles, nous risquons d’assister à une multiplication par six du parc automobile sur Terre, même en supposant des voitures électriques. Pourtant, nous savons comment inverser la tendance. Il s’agit de réduire les déplacements quotidiens par une planification du territoire moins métropolitaine, d’investir dans des alternatives à la voiture, de rendre les déplacements longue distance moins émissifs, et surtout de garantir un accès à une mobilité bas carbone à la fois plus équitable et plus humaine, de favoriser les aménités qui donnent du sens à la vie collective.
Le monde se trouve à un carrefour. Les pays producteurs d’énergies fossiles repoussent les échéances autant que possible, pendant que les sociétés pétrolières veillent à préserver leur rentabilité. Le contexte se nourrit de crises énergétiques (par exemple la guerre en Ukraine) et de manœuvres militaires alimentées par notre dépendance au pétrole (tels les blocsages géostratégiques du détroit d’Ormuz). La Chine, elle, contrôle déjà les chaînes de production des véhicules électriques — un rapport de force que le reste du monde ne peut ignorer. Entre ces deux pôles, l’Europe hésite sans parvenir à mobiliser le courage politique nécessaire, se maintenant dans une trajectoire sans issue.
Il est temps de changer de récit, la transition verte n’est plus
L’idée d’un salut par une technologie verte qui autoriserait une croissance d’une mobilité rapide devenue vertueuse n’est plus tenable. Le cadre des COP a montré ses limites : trop peu, trop tard, trop de compromis.
Nous, climatologues et chercheurs en sciences sociales, lançons l’alerte : le changement ne peut venir de l’évolution des comportements individuels, dérivés d’un système de mobilité né de la révolution industrielle, mais de la transformation même de ce système. Une transition qui soit à la hauteur des enjeux suppose de ralentir le rythme quotidien de nos vies, tant personnelles que collectives. Il faut repenser le droit à une mobilité pour tous face à l’impératif écologique, afin de préserver ce qui nous unit en tant que vie en commun. Et il faut reconnaître que les défis ne se présentent pas de manière homogène, mais diffèrent selon les territoires et leurs histoires, en tenant compte des inégalités héritées principalement des pays occidentaux. En somme, il faut changer d’échelle.
Ce qui freine actuellement l’audace politique, c’est la crainte de renoncer à un mode de vie perçu comme acquis. Or, la sobriété n’est pas l’ombre d’une dégradation des conditions de vie ; c’est tout le contraire. Vivre moins loin ou moins vite au quotidien ne signifie pas être moins libre. Résider près de l’essentiel, maîtriser son propre rythme, ce sont des aspirations largement partagées, mais qui demeurent un luxe pour beaucoup.
Les données confirment que les émissions liées aux transports sont fortement corrélées à la richesse. Une minorité cumule les vols répétés, les trajets lointains et les véhicules les plus polluants, tandis que la majorité s’enlise dans la dépendance automobile, avec des retentissements sur la santé (sédentarité, bruit, particules fines, risques d’accidents). Une politique équitable de réduction des émissions ne consiste pas à faire porter le même effort à chacun, mais à cibler en priorité les mobilités les plus carbonées, à savoir celles des plus aisés.
Pour un tournant radical des discours et des politiques de mobilité
Dans les pays les plus émetteurs, une part importante de la population aspire à reprendre le contrôle de son temps et des dépenses. Transformer cette aspiration en réalité exige des politiques résolument volontaristes et un changement profond de narration politique.
Il faut cesser de croire aux lobbies de l’automobile et de l’électrification qui, par leur structure même, ne savent concevoir qu’un autre système de mobilité.
Il faut aussi cesser de valoriser à outrance la fréquence des trajets quotidiens et la vitesse des longues distances, car ces trajets énergivores et polluants ne constituent pas l’alpha et l’oméga de la mobilité durable. Rendre les déplacements véritablement écologiques implique une régulation sérieuse de la voiture, de l’avion et du fret maritime, tout en développant des systèmes de mobilité alternatifs et adaptés à chaque territoire.
Enfin, il faut créer les conditions concrètes de ce changement : réaffecter une partie du réseau routier à la marche et au vélo, développer des réseaux de transport en commun accessibles sur l’ensemble des territoires habités, repenser le fret, tirer parti de la connectivité numérique et réorganiser démocratiquement la distribution spatiale des services et équipements pour favoriser une vie de proximité au jour le jour.
Ces mesures sont réalistes et leur mise en œuvre est possible. Il faut réorienter les politiques de mobilité : abandonner les reproches vis-à-vis des comportements individuels, cesser l’espoir démesuré placé dans des solutions technologiques et mettre fin à des politiques qui permettent une mobilité sans limites pour une minorité.
Face à l’échec d’une « transition verte » qui ne se réalise pas et face à la tentation d’une bifurcation écologique autoritaire, une seule voie reste acceptable : la déviation. Un chemin démocratiquement défini et fondé sur la science pour retrouver la trajectoire d’un monde habitable.