Un Koan peut dissimuler une autre signification subtile

29 juillet 2025

Au Sénégal, le nom de Kocc Barma évoquait autrefois la sagesse. Aujourd’hui, il suscite plutôt le malaise et le trouble. Il incarne à lui seul l’écart profond entre l’héritage d’un philosophe populaire, reconnu pour ses maximes et ses enseignements éthiques, et les dérives d’une société où l’anonymat numérique donne naissance à des instincts destructeurs et à des comportements violents. Sa transformation symbolique souligne la fracture entre une mémoire collective respectable et une réalité sombre et insidieuse.

D’un côté, il y a Kocc Barma Fall, un penseur du XVIIe siècle dont la sagesse a traversé les époques, toujours invoquée pour édifier, moraliser ou rappeler des valeurs fondamentales comme la décence, la vérité et le respect. De l’autre côté, il y a El Hadj Babacar Dioum, un personnage mystérieux devenu tristement célèbre pour ses actions dans l’ombre. Accusé d’être « Kocc », Babacar Dioum est à l’origine d’un système de diffusion massive de contenus intimes censés servir l’extorsion de fonds, le chantage ou la vengeance. La figure du « Kocc » du numérique est alors devenue celle d’un manipulateur, d’un dévoyé qui a détourné un nom chargé de sens pour une entreprise de déshumanisation.

Ce décalage soulève une énigme : pourquoi adopter le nom de Kocc Barma pour dissimuler son identité ? Pourquoi chercher l’anonymat derrière une figure si emblématique et respectée ? Il ne s’agit pas simplement d’un pseudonyme anodine. Il s’agit d’un détournement, d’un violent dévoiement symbolique. En empruntant un nom porteur de légitimité culturelle, Babacar Dioum a brouillé les repères, profanant une mémoire collective. Il a utilisé cette légitimité pour alimenter un empire de la déshumanisation, exploitant la confiance que la société lui accordait ou lui avait accordée.

De nos jours, lorsque l’on entend le mot « Kocc », ce n’est plus à la sagesse du Cayor qu’on pense, mais à un scandale numérique d’une ampleur alarmante. Le nom même, autrefois synonyme de philosophie et de moralité, a été chargé d’une mémoire nouvelle, tissée par l’image de la honte, du voyeurisme et de la violence en ligne. Ce glissement sémantique modifie profondément la perception collective. Il transforme l’imaginaire des jeunes générations qui pourraient ne plus distinguer l’ancien sens du nom de celui, bien plus sombre, inscrit dans l’univers du numérique et de la déviance.

Certes, il convient aussi de reconnaître que certaines maximes attribuées à Kocc Barma véhiculent des idées sexistes ou portent des représentations problématiques. Il serait injuste de nier cette réalité. Cependant, ce qui a réellement marqué l’histoire, c’est surtout une pensée exigeante et critique, ancrée dans la communauté et tournée vers le progrès moral. Le visage de Babacar Dioum, en revanche, incarne une faillite morale et sociale, une dégradation des valeurs fondamentales. À 38 ans, il est soupçonné d’être à la tête de sites tels que Seneporno et Babiporno, plateformes propulsant la diffusion de contenus à caractère sexuel. Il a été arrêté après des années d’enquête, menée depuis 2018, qui ont permis de découvrir près de 9000 fichiers contenant des images et vidéos intimes stockés sur son ordinateur.

Décrit comme un homme discret, mais terriblement organisé, Babacar Dioum utilise ses compétences en informatique pour gérer cette plateforme tentaculaire, qui s’étend bien au-delà de ses propres moyens. Cependant, peut-on réellement parler d’un homme seul dans cette opération ? La réponse semble claire : non. Le succès de Kocc n’est pas le fruit d’une initiative individuelle isolée, mais résulte d’un processus collectif. La société elle-même a alimenté ce phénomène en fournissant les matériaux, quotidiennement, par des moyens parfois intentionnels ou par trahison. Ces vidéos ne sont pas simplement tombées du ciel : elles ont été transmises par des victimes, souvent vulnérables, parfois par vengeance, parfois par naïveté, et parfois à leur insu ou dans des moments de confiance intime. Babacar Dioum ne tendait pas spécialement des pièges pour capturer ces images ; tout lui venait à lui, comme un résultat d’un environnement qui permet, voire encourage, cette dégradation de la sphère privée.

Une multiplicité de questions se pose : combien de personnes ont envoyé ces vidéos par vengeance ou pour se défendre ? Combien ont payé pour se protéger ou éviter des révélations embarrassantes ? Combien ont regardé sans réagir, sans dénoncer ? Combien se sont tues, par peur ou par cynisme ? La majorité des fichiers concernait principalement des femmes jeunes, souvent mineures, filmées, traquées, exposées à leur insu ou dans des moments d’intimité. Certaines étaient lycéennes, d’autres étudiants ou jeunes professionnelles. La majorité de ces victimes ont été filmées sans leur consentement, dans des situations de confiance ou de vulnérabilité, et ont été trahies par ceux qui détenaient ces images.

Il est impossible d’évoquer cette affaire sans prendre conscience de la dimension d’injustice de genre qu’elle révèle. Car dans ce système malsain, ce sont principalement les femmes qui paient un lourd tribut. Leurs corps deviennent une marchandise, leur vie privée est violée, leur silence devient une arme, leur honte une monnaie d’échange. La logique qui sous-tend cet encadrement repose sur un imaginaire social encore fortement marqué par la suspicion et le contrôle des femmes. Dans cette logique patriarcale, la surveillance, la punition ou la mise en scène de leur déviance sont normalisées. Le regard masculin devient alors une instance de contrôle, d’humiliation ou de jouissance perverse, alimentant une culture du voyeurisme et de la domination.

Ce qui est encore plus accablant, c’est que Babacar Dioum n’est pas la seule responsable. Son comportement trouve sa racine dans un système défaillant, façonné par une culture qui permet, voire encourage, cette forme de violence. Il incarne la résultante d’un contexte social, technologique et culturel où la destruction de l’autre pour satisfaire des pulsions de pouvoir, de revanche ou d’argent est devenue une pratique tolérée, voire banalisée. La technologie n’est pas en cause en soi : c’est notre manière de l’utiliser, nos regards et nos choix qui déterminent la portée de ses effets. À chaque clic, à chaque algorithme favorisant le sensationnel, à chaque serveur hébergeant l’indicible, se cache une décision humaine, souvent implicite. La responsabilité doit aussi s’étendre à l’ensemble des institutions, dont la lenteur, le flou législatif et l’indifférence leur permettent souvent de fermer les yeux. La législation sénégalaise, bien qu’installée depuis 2008 avec la création d’une Commission des données personnelles, peine encore à offrir une véritable protection contre la cybercriminalité. Les délits liés au « revenge porn », aux menaces de diffusion, au chantage sexuel en ligne, manquent encore cruellement de textes précis pour décourager efficacement les criminels. Le cadre juridique est lent à évoluer, souvent peu clair, et fréquemment peu appliqué. Les victimes doivent faire face à des procédures longues et parfois inexplicables dans leur complexité, sans un véritable dispositif spécifique pour les soutenir. Résultat : le vide juridique, augmenté par le silence social ambiant, crée un terrain fertile pour l’impunité, où l’intimité devient une marchandise et où l’humiliation peut faire le buzz.

Ce dernier point n’est pas anodin. Notre société cultive un certain plaisir à voir l’autre chuter, à se délecter du scandale, à alimenter le sensationnalisme. Le désir de dominer, de humilier, de condamner sans procès ni preuve souvent élevé au rang de divertissement populaire. Si cette envie de spectacle n’existait pas, aucun Kocc n’aurait pu avoir autant de pouvoir. Tout cela repose en grande partie sur nos clics, nos silences complices et notre fascination pour la déchéance d’autrui.

De plus, l’écho de cette crise dépasse largement le simple cadre numérique ou judiciaire. Elle révèle une érosion profonde du tissu social. Des histoires encore plus tragiques émergent, comme celle de cette jeune fille dont le tort est d’apprendre que le maître chanteur est en réalité son propre frère. Ces récits, bien que bouleversants, mettent en lumière une vérité douloureuse : la barrière entre protection et trahison ne tient parfois qu’à un fil, même au sein des familles.

Un « Kocc » peut en cacher un autre ; ce terme n’est jamais définitivement figé. Toutefois, derrière celui qui est dénoncé aujourd’hui, c’est aussi à nous-mêmes qu’il faut porter un regard critique. Et peut-être qu’un jour, lorsque radiant à nouveau le nom de Kocc, il ne sera plus associé à l’infamie, mais à une forme de résistance. Peut-être que ce jour-là, le vrai Kocc Barma Fall ne sera plus qu’une figure réhabilitée, symbole d’un combat mené pour la justice et la dignité retrouvées.