Le général François Chauvancy, titulaire de diplômes en Sciences de l’information et de la communication ainsi qu’en Relations internationales, a assuré, sur le terrain opérationnel, des fonctions de commandement au sein de l’armée française et de l’Otan pendant de nombreuses années. Dans cet entretien, il déchiffre les dynamiques de la montée des tensions entre l’Iran et les États-Unis et passe en revue les choix qui pourraient se présenter au président Donald Trump.
Face au déploiement d’un second porte-avions dans le Golfe, croyez-vous qu’une action militaire directe des États-Unis contre l’Iran est envisageable ?
Si le président Trump ne souhaite pas se déjuger publiquement après ses nombreuses affirmations, il se voit néanmoins obligé de passer à l’action. À moins qu’il ne décroche un accord acceptable avec Téhéran. Le déploiement progressif d’équipements et de capacités militaires sert à accroître la pression diplomatique tout en conservant la possibilité d’options militaires. Lors du cycle de combats de douze jours opposant l’Iran à Israël, suivi de bombardements Américains, l’appareil de pouvoir iranien a démontré sa capacité à répliquer.
Pensez-vous qu’une attaque américaine provoquera une riposte qui s’étendra à l’ensemble de la région ?
La réplique iranienne n’a pas atteint un degré éclatant de brutalité: une série d’environ une vingtaine de missiles et peu de dégâts infligés en Israël. La défense anti-aérienne iranienne a été largement neutralisée, tout comme les systèmes lanceurs de missiles longue portée. Toutefois, la consommation élevée des systèmes de défense anti-missile en Israël et, dans une moindre mesure, chez les Américains, a conduit à une opération dont l’intensité s’est révélée temporaire et limitée dans le temps.
Par ailleurs, l’élargissement des capacités américaines semble viser à renforcer les défenses antimissiles des deux parties, les États-Unis et Israël. Les services de renseignement israéliens évaluent l’arsenal iranien à environ 1 200 missiles et quelques centaines de lanceurs de tous types, dont une fraction a été détruite au mois de juin.
Cependant, une contre-attaque iranienne serait quasiment assurée pour ne pas apparaître vaincu, s’inscrivant comme un impératif politique interne du régime pour afficher sa détermination face à une frappe étrangère. L’option d’une décharge de missiles iraniens sur Israël et sur la flotte américaine demeure une éventualité hautement plausible. Pour répondre à cette perspective, les groupements aéronavals américains intègrent des navires équipés de systèmes sol-air performants capables de riposter avec une puissance offensive significative.
Pour renforcer leur dispositif de défense sol-air à plusieurs niveaux, les États-Unis ont déployé en Israël, depuis juin, une unité Thaad (Terminal High Altitude Area Defense). Les Émirats arabes unis disposent également de ce système.
Enfin, au-delà d’éventuelles actions terroristes opérant hors du Moyen-Orient, l’utilisation de proxys pour déstabiliser les États de la région et les menaces pesant sur la libre circulation dans le golfe arabo-persique, notamment par l’occupation et la prise d’otages de navires, constituent des scénarios à ne pas exclure, malgré des répercussions négatives tout aussi lourdes pour l’Iran.
Comment évaluez-vous la capacité de nuisance de l’Iran au sein du Moyen-Orient ?
Une déstabilisation régionale par des proxys (les Houthis utilisant des drones ou des missiles, des milices chiites encore affaiblies dans la région) est envisageable sous forme de nuisances potentielles, mais probablement gérable en partie par les États de la région eux-mêmes. Ces perturbations cibleraient les infrastructures pétrolières et gazières et le transit des hydrocarbures par les détroits de Bab-el-Mandeb ou d’Ormuz, ce qui impliquera aussi la sécurité pour les Européens (Mission Aspides) et pour les Chinois.
La menace majeure demeure néanmoins celle des missiles, qu’il faudra soit neutraliser, soit limiter à l’essentiel nécessaire pour garantir la défense de l’Iran et éviter qu’elle ne devienne une menace future, en particulier pour Israël.
De nombreux États arabes de la région se montrent réticents à une intervention américaine en Iran. Cela peut-il peser face à Donald Trump ?
Assurément, cela peut peser. Bien que les pays arabes du Golfe disposent de moyens militaires importants et modernes, le Qatar, les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite possèdent des flottes aériennes très modernes, qui se situent en contraste avec les avions iraniens souvent perçus comme dépassés.
Les capacités anti-aériennes ont été renforcées ; cela suffira-t-il pour contrer l’éventail important de missiles attribué à l’Iran ?
En vérité, la menace principale est balistique et ces missiles se trouvent à portée de tir pour ces États. C’est pourquoi les bases américaines sur place ne peuvent pas être utilisées pour lancer des attaques contre l’Iran. En revanche, les porte-avions et « territoires américains » offrent aux États-Unis la capacité de mener des frappes aériennes contre l’Iran sans impliquer directement les États arabes régionaux. Les discussions diplomatiques se poursuivent malgré ce déploiement.
La voie diplomatique peut-elle aboutir à des résultats concrets ?
Donald Trump recherche un accord avec l’Iran plutôt qu’un conflit armé.
Le souci tient dans le fait que les positions et demandes respectives paraissent exagérées et peu conciliables. Néanmoins, Trump doit arracher une issue favorable pour ne pas céder au point de perdre la façade politique. Conformément à une logique militaire planifiée, les capacités et ressources se déploient de manière à maximiser l’impact des frappes tout en évitant le recours à des opérations terrestres, à l’exception possible des forces spéciales.
Cette communication autour du déploiement, qui exige des délais pour rassembler l’ensemble des capacités, vise à laisser la diplomatie obtenir un accord en exerçant une pression claire et sans ambiguïté sur Téhéran.