Aux Parcelles Assainies, l’enseignement porte un visage et un nom qui traversent le temps : Madické Fall. Entré par défaut dans l’enseignement, il a façonné des générations d’élèves. Même à la retraite, ce passeur de savoir et de valeurs demeure attaché à la craie. Instituteur convaincu, il est convaincu que l’institution n’est pas un simple métier mais une mission qui dure toute une vie.
Donnez-lui de la craie, un tableau, des enfants, et Madické Fall vous façonnera des citoyens. Depuis le jour où il a commencé à enseigner, ce sage homme, qui vient tout juste de franchir le cap des 73 ans, n’a plus quitté le tableau noir.
Avec un verbe simple et une diction limpide, et un regard empreint d’affection, « Père Madické » – comme on l’appelle affectueusement – fait partie de ces enseignants qui voient l’élève comme leur propre enfant. Même hors des salles de classe, son regard bienveillant ne les quitte jamais. Aminata Faye, l’une de ses anciennes élèves, le décrit comme un père. Bien qu’elle le jugeait parfois trop exigeant autrefois, elle affirme aujourd’hui que « cette pression permanente » a été déterminante dans son parcours scolaire.
Taille élancée, sourcils argentés, le vieil homme, malgré l’âge, conserve une énergie impressionnante. À 73 ans, il dispense encore des cours sur la terrasse de sa demeure. « Ma fierté, c’est d’avoir contribué à l’éducation de plusieurs générations », confie-t-il, avec une modestie qui lui ressemble.
Pour Madické, la vocation d’instituteur va au-delà du simple apprentissage : il faut éduquer. Or, malgré son style exigeant et l’impact durable de ses gestes, rien ne l’avait prédestiné à ce métier. Son histoire commence en 1981, et elle est aussi charmante qu’inspirante. Agriculteur à la Sodeva, il s’y épanouit et se projette. Mais lorsque l’USAID, qui finançait le projet, choisit de se retirer, l’inquiétude guette la pérennité des emplois.
Contraint de se réorienter, il passe deux concours : celui des sous-officiers d’active de Kaolack et celui du Centre de formation pédagogique. Lauréat des deux, il est toutefois déclaré inapte pour l’armée. C’est alors que l’opportunité de la craie s’impose comme une solution de secours et, peu à peu, s’impose comme le chemin le plus durable. Le début d’une saga.
Coumba Gueye et Maïmouna Fall, l’amer souvenir
Passionné par le dialogue et proche des enfants, Madické possédait déjà les qualités propres d’un maître d’école. La suite le confirme. « Pendant près de vingt ans, je n’ai enseigné qu’en CM2. À plusieurs reprises, ma classe a obtenu l’un des meilleurs scores du pays au CFEE et à l’entrée en sixième », raconte-t-il. Sa devise : élever le niveau de tous les élèves.
Pour lui, il est inconcevable de laisser de côté ceux qui ne parviennent pas à suivre. « Il existe toujours une manière d’aider un élève si on prend le temps de l’écouter et de le mettre en confiance », souffle-t-il. Même s’il préfère parler peu de sa personne, l’énergie et la passion qui jaillissent lorsqu’il évoque l’éducation témoignent clairement que l’enseignement était avant tout un plaisir. Les souvenirs de générations se bousculent dans sa mémoire au fil de la conversation.
Mais lorsque vient le moment d’évoquer Coumba Gueye et Maïmouna Fall, la tristesse vient altérer sa voix et altérer son élocution fluide. « Coumba Gueye et Maïmouna Fall… », lâche-t-il avec un long soupir avant de poursuivre. « Elles étaient deux de mes meilleures élèves. Deux noms qui resteront gravés à jamais dans ma mémoire. Elles étaient brillantes et elles avaient un bel avenir devant elles », confie-t-il avec émotion.
Plus de quarante ans après, les liens avec ses anciens élèves demeurent forts. Toutes promotions confondues, beaucoup sont devenus des cadres de premier plan; d’autres ont réussi dans le secteur informel. Pour préserver cette fraternité autour de l’école, Madické Fall a créé un groupe WhatsApp, devenu la base d’une association d’anciens élèves, à l’origine de nombreuses actions positives.
Par exemple, il a réussi à faire revenir les anciens pour la rénovation de l’école Grand Médine, alors en état de délabrement. Sira Diop avait été une élève dans les années 90 dans ce même établissement. Aujourd’hui, professeure de français et d’anglais, elle affirme s’inspirer largement de ce qu’elle a appris de cet homme qui fut bien plus qu’un simple instituteur. « Je venais de Tambacounda, donc un peu dépaysée. Mais j’ai eu la chance de tomber sur lui. Un enseignant modèle. C’était comme un père pour nous. Nous faisions la navette entre l’école et chez lui », se remémore-t-elle.
Des liens qui traversent le temps
Un jour, Sira Diop, fille du célèbre syndicaliste-enseignant Mamadou Diop Castro, est contrainte de sécher les cours sur ordre de sa mère, qui devait accompagner son frère à l’hôpital. À son retour, elle se heurte à l’inflexibilité de M. Fall. « Il a exigé la présence de ma mère. C’était une manière pour lui de montrer aux parents que rien n’est plus précieux que les études ».
Le temps passe et les liens se renforcent. M. Fall, en « papa poule », ouvre les portes de sa maison au voisinage, tissant une véritable famille autour de l’école. À titre d’exemple, son fils est devenu l’époux de Sira, et l’un de leurs enfants porte son nom.
Pour Madické Fall, l’enseignement demeure l’essence même de son existence. Malgré la retraite et une vie équilibrée avec son épouse et leurs quatre enfants, il continue d’animer des cours à domicile, une sorte de séance du soir destinée au soutien scolaire pour toutes les classes. « Les résultats parlent d’eux-mêmes », affirme-t-il avec une pointe de fierté.
Rigueur et méthode, écoute attentive et bienveillance : voilà quelques vertus auxquelles Madické Fall a été attaché au long de sa carrière d’éducateur. Des postures qui semblent aujourd’hui rares, selon lui lorsqu’il évoque l’état actuel de l’école et des enseignants. « Le constat sur l’éducation aujourd’hui est sans appel : les programmes manquent d’exigence, le niveau de français est faible, les contenus pédagogiques ne collent pas, et surtout on observe une disparition progressive de la lecture et de l’écriture au profit des questions à choix multiples », affirme-t-il avec une énergie renouvelée.
Pour Fall, il n’y a qu’une seule issue : revenir à une école d’antan, celle qui prônait la rigueur, l’effort et le goût du savoir.
À côté de l’enseignement, Madické Fall nourrit une passion ancienne : le Scrabble. Amoureux du jeu depuis le lycée, il s’est lié d’amitié avec des personnes du monde entier qu’il n’a jamais rencontrées physiquement. Administrateur du groupe de Scrabble en ligne Ndn (Nous dans Nous), il anime une communauté de plus de 600 membres, parmi lesquels figurent des champions africains et mondiaux. C’est une autre façon de cultiver l’esprit, la rigueur et le lien humain.
Des vertus qui se sont affinées grâce à l’inspiration de son mentor, feu Hamady Samba Bocoum, premier directeur de l’école Grand Médine. « Cette école mérite d’en porter le nom. Je suis convaincu que la mémoire des bâtisseurs silencieux de l’éducation doit être préservée », conclut-il.