À Touba, deuxième moteur économique du pays, des milliers d’animaux sont abattus chaque année, notamment durant le Grand Magal, ce qui alimente un important stock de cuirs et de peaux. Néanmoins, faute d’infrastructures adaptées, cette matière première est souvent exportée à bas prix avant d’être réimportée sous forme de cuirs finis.
Chaque année, la cité religieuse accueille près d’une centaine d’événements, le Grand Magal en tête, capable de rassembler jusqu’à six millions de pèlerins. Derrière cette ferveur se cache un potentiel économique non négligeable: des milliers d’animaux sont sacrifiés lors de ces rassemblements, générant d’importants volumes de cuirs et de peaux.
Un gisement de matière première que l’État souhaite mieux exploiter pour dynamiser l’activité économique, en particulier dans le secteur artisanal du département de Mbacké, selon le préfet Khadim Hann. Ces abattages s’ajoutent à ceux réalisés quotidiennement dans la ville. Lors du Magal 2026, 6 000 bovins et 10 000 petits ruminants ont été abattus sous la surveillance des agents vétérinaires, selon l’inspecteur départemental du Service vétérinaire de Mbacké, Malick Sall.
Ces volumes témoignent du potentiel disponible pour mettre en place une filière complète des cuirs et des peaux. Il souligne que, après le Magal, plusieurs collecteurs de peaux venus de l’étranger viennent s’installer dans la région. Une grande partie de cette matière première est ensuite exportée pour être traitée.
Un potentiel inexploité
Cette situation, selon lui, renforce la nécessité d’établir une véritable industrie du cuir dans le département de Mbacké. « La matière première est bien présente », remarque M. Sall. Mais, faute d’infrastructures telles que des séchoirs adéquats et des unités de transformation, une portion significative demeure abandonnée sur le terrain.
Cette réalité se vérifie sur le terrain. Sur la route menant à Gouye Mbinde, près de la gare Bou Ndaw, Cheikh Dia dirige, depuis plus de vingt ans, une affaire spécialisée dans le commerce des peaux. Devant son magasin, les peaux de bœuf sèchent à même le soleil de Touba.
« C’est le moment du séchage », explique-t-il, assis sur une chaise devant son atelier. À l’intérieur, des jeunes s’affairent à plier et à ranger les peaux déjà séchées. Pour M. Dia, l’activité n’est pas particulièrement pénible: il s’agit surtout de collecter et de faire sécher les peaux, en attendant de vendre.
Ses principaux fournisseurs sont les bouchées de Touba, qu’il finance afin de récupérer les peaux.
Cheikh Dia, deux décennies dédiées à la collecte de peaux
« Avec nos propres moyens, on collecte et on attend de trouver un acheteur », déclare-t-il. Il précise que seules les peaux de bovins trouvent réellement preneur dans la ville, tandis que celles des moutons restent souvent abandonnées dans la nature. Les grandes célébrations religieuses constituent aussi pour lui des occasions d’étoffer ses stocks.
Mais si l’approvisionnement n’est pas un souci, l’écoulement des produits demeure bien plus complexe. Cheikh Dia explique que les peaux se vendent à bas prix avant d’être exportées. « Je peux réunir jusqu’à 4 000 peaux sans parvenir à trouver un acheteur », déplore-t-il.
Les bouchers, maillons essentiels
Cette activité apporte des revenus supplémentaires aux bouchers et aux collecteurs, mais elle est loin d’être aisée. Baye Samba Socé, boucher au marché Ocass de Touba, confirme que l’odeur de viande accompagne les échanges avec les clients. À l’arrivée de notre visite, il accueille avec un petit sourire et demande: « Qu’est-ce que vous cherchez ? »
Au fil de l’échange, on comprend que Baye Samba Socé est aussi un maillon du circuit: il livre régulièrement des peaux de bœufs que Cheikh Dia collecte puis revend. Pour faciliter ces approvisionnements, Cheikh Dia lui avance des fonds afin de récupérer les produits après les abattages.
« Cette activité peut être lucrative, même si les prix varient », note-t-il. « On peut écouler une peau à environ 18 000 FCFA », précise-t-il. Pour les bouchers, ce commerce représente une source de revenus additionnelle. « En un mois, un boucher peut vendre jusqu’à 15 peaux, selon la clientèle », assure Baye Samba.
Cependant, même si ce mécanisme génère des revenus pour les bouchers et les collecteurs, il reste confronté à un obstacle majeur: l’absence d’industries spécialisées dans le traitement et la transformation.
Cheikh Dia estime qu’une usine implantée à Touba permettrait de mieux valoriser la filière. Cette aide est également partagée par Massar Mbow, déjà actif dans la transformation. Installé dans une cordonnerie près de la Grande Mosquée, il fabrique des chaussures en cuir. Mais faute de matière première locale transformée, il recourt au cuir importé d’Italie. Cette situation illustre un véritable paradoxe.
Le paradoxe du cuir italien
Une partie de la matière première produite au Sénégal est exportée et transformée à l’étranger, puis réimportée sous forme de produits finis ou de cuir destiné aux artisans. « Il est indispensable d’avoir une usine de traitement de peaux à Touba », affirme-t-il.
Le cordonnier précise que le coût du cuir se situe entre 4 000 et 7 000 FCFA le kilogramme, un tarif qui, selon lui, alourdit les charges des artisans et réduit leur compétitivité. Massar Mbow résume la question qui le taraude entre deux coutures: « Pourquoi mon cuir traverse-t-il la Méditerranée pour me revenir plus cher ? »
L’État promet l’atteinte d’une tannerie nationale à Touba Mosquée, puis la mise en place d’une unité industrielle. En attendant, Cheikh Dia poursuit le séchage de ses 4 000 peaux sous le soleil, dans l’espoir de décrocher un acheteur. À Touba, la matière première ne manque pas: le véritable enjeu est de la convertir en richesse.