Tieboudiène face au Jollof Rice : duel culinaire

23 septembre 2025

(SenePlus) – La gastronomie devient-elle le nouveau terrain d’affrontement du souverainisme africain ? Telle est la question posée avec vigueur par le journaliste Mehdi Ba dans une chronique publiée le 18 septembre 2025 dans Jeune Afrique, où il s’emporte contre l’appropriation du tieboudiène sénégalais par le Jollof Rice nigérian.

L’étincelle qui alimente ce débat culinaire naît à Lagos, lorsque la cheffe nigériane Hilda Baci a établi un nouveau record mondial avec le « plus Grand plat de riz Jollof nigérian jamais enregistré ». Son exploit impressionne par son ampleur : « près de 9 tonnes, dont 4 de riz », nécessitant « 500 cartons de tomates, 600 kg d’oignons, 168 kg de viande de chèvre » et une « marmite de 23 000 litres, probablement conçue pour nourrir une armée ».

Cette performance, homologuée par le Guinness World Record, constitue pour le journaliste de Jeune Afrique une provocation supplémentaire dans une controverse « qui, bien que gastronomique, mériterait d’être arbitrée séance tenante avant qu’elle ne finisse par provoquer un conflit majeur entre des parents à plaisanterie ».

Face à cette appropriation, Mehdi Ba rappelle que le tieboudiène bénéficie d’une légitimité historique et juridique incontestable. « Entré glorieusement au patrimoine immatériel de l’Unesco en août 2022, au terme d’un patient travail de diplomatie gastronomique finalement couronné de succès, le ceebu jën est un produit d’appellation contrôlée dont le pédigrée est connu et le copyright, Exclusif », souligne-t-il.

L’origine du plat ne prête aucune contestation selon l’auteur : « Né il y a plus d’un siècle par la Sénégalaise Penda Mbaye, une Saint‑Louisienne issue du quartier de pêcheurs Guet Ndar, dans l’ancienne capitale de l’Afrique occidentale française », le ceebu jën possède une généalogie claire et documentée.

Des différences fondamentales occultées

Le spécialiste du Sénégal s’attache à démontrer que l’assimilation entre les deux plats relève d’une imposture culinaire. « Outre le fait que le riz utilisé n’est pas le même (riz long grain dans le Jollof Rice, riz brisé dans le ceebu jën), que leurs sauces et assaisonnements respectifs diffèrent, que les légumes qui contribuent à la saveur du mythique ‘tieb’ sénégalais sont presque absents de son équivalent nigérian… c’est leur essence même qui aurait dû mettre un terme, depuis fort longtemps, à cette violation caractérisée de copyright ».

La différence la plus flagrante réside dans l’ingrédient principal : « là où un ceebu jën ne saurait se concevoir sans poisson, sauf à devenir un ceebu yapp (riz à la viande), le Jollof Rice se déplace sans cesse d’un type de viande à l’autre : poulet, bœuf, chèvre, mouton ».

L’argumentaire trouve un soutien inattendu dans les déclarations d’un responsable nigérian. En 2017, « le ministre nigérian de l’Information et de la Culture, Alhaji Lai Mohammed, avait accrédité cette thèse ancienne en déclarant sur CNN que ‘le meilleur Jollof Rice est cuisiné au Sénégal’ ». Une bourde que le ministre avait tenté de corriger « dès le lendemain, en expliquant qu’il avait compris qu’on lui demandait qui était l’inventeur du Jollof Rice ».

Au-delà des aspects culinaires, Mehdi Ba dénonce une appropriation géographique fallacieuse. L’empire du Jolof, qui prête son nom au plat nigérian, était une entité purement sénégalaise : « si la seconde de ces entités sénégalaises englobait certaines parties de la Mauritanie et de la Gambie actuelles, ni l’une ni l’autre ne se mêlèrent avec les terres plus lointaines (Liberia, Ghana, Côte d’Ivoire, Nigeria) où le ‘Jollof Rice’ s’est fait un nom bien plus tard ».

Une métaphore des enjeux identitaires contemporains

Cette querelle culinaire dépasse largement le cadre de la gastronomie pour toucher les questions d’identité et de souveraineté culturelle. Le chroniqueur compare cette appropriation à « un polo Lacoste contrefait à la va-vite, où le mythique crocodile aurait été remplacé par un poisson rouge », soulignant que « le riz Jollof continue donc, sans autorisation ni sanction onusienne aucune, à emprunter à l’empire défunt du Jolof sa noble épopée et au ceebu jën, son inscription en lettres d’or au patrimoine immatériel de l’humanité ».

Cette chronique passionnée illustrerait comment la gastronomie devient un levier d’affirmation identitaire dans une Afrique de l’Ouest en pleine recomposition géopolitique. À l’heure où « le souverainisme triomphant » gagne du terrain, de l’Alliance des États du Sahel au Pastef sénégalais, la revendication culinaire s’inscrit dans une logique plus vaste de réappropriation culturelle post-coloniale.

Le débat, qui pourrait prêter à sourire, met au jour les enjeux profonds de reconnaissance et de légitimité qui traversent le continent africain contemporain, où chaque symbole identitaire devient un marqueur de souveraineté culturelle à défendre.