À Thiaroye-sur-Mer, la plage n’attire plus les foules. Le sable est envahi par les déchets, défigurant le rivage par endroits. Seuls les pêcheurs, les enfants, les récupérateurs et les animaux persistent à fréquenter ce littoral devenu une décharge à ciel ouvert.
Jeudi 3 septembre 2026. Midi passé, il est 12 h 43. À Thiaroye-sur-Mer, un vent frais mêlé à une bruine légère enveloppe la commune. Dans les rues, la quiétude contraste avec les eaux usées qui débordent des fosses septiques. Juste après le pont qui relie le Port autonome de Dakar (PAD) à la Société africaine de raffinage (SAR), les artères se font plus vastes puis se transforment en ruelles étroites où deux personnes peinent parfois à se croiser. À quelques mètres de la plage, l’expression « mi casa es tu casa » prend tout son sens. Pour accéder à certaines habitations voisines ou à la plage, il faut parfois passer par les domiciles des voisins.
Les habitations, souvent anciennes, se dressent dans des quartiers mal desservis. Certaines ne disposent même pas d’une porte d’entrée authentique. Les murs, pour la plupart, ont perdu leur éclat. Des passages très étroits, parfois inférieurs à un mètre, serpentent entre les maisons et aboutissent sur la mer. Certaines ruelles sont entièrement inondées par l’eau des fosses. Pour atteindre la plage, il faut soit progresser dans cette eau, soit la contourner par un autre itinéraire. L’odeur du poisson parfume l’air. Elle se mêle à celle des eaux d’égout et des détritus. La mer est là, à quelques pas. Des tonnes de déchets bordent le rivage et font office d’accueil. Les déchets s’étendent à perte de vue. Pour apercevoir une portion de sable intact, il faut parfois regarder entre les bouteilles en plastique, les sacs, les copeaux de bois et les objets dont on peine à identifier l’usage. Les déchets couvrent une grande portion de la plage. Certains semblent inoffensifs au premier regard. D’autres, tranchants ou rouillés, pourraient facilement blesser un pied nu. Pour autant, la vie continue. Des jeunes lavent leurs moutons au bord de l’eau. Des chats fouillent les tas d’ordures à la recherche de leur repas quotidien. Plus loin, des enfants jouent au « footbouteille » avec une bouteille de cinq litres traînant sur le sable. Ils courent, se poursuivent et rient sans paraître se soucier du décor qui les entoure. Un peu plus loin, un « buuju man » (récupérateur) avance lentement entre les détritus. Son pull noir, couvert de poussière, a pris une teinte brunâtre tout comme ses cheveux en désordre. Un grand sac blanc à la main et un bâton dans l’autre, il soulève les déchets un par un à la recherche de ce qui pourrait encore avoir de la valeur. L’homme se tient sur la défensive. Personne ne l’approche. Personne ne lui parle. Quelques pirogues, peintes de couleurs multiples, attendent leur départ. Elles semblent être les rares éléments qui donnent encore à cet amas de déchets l’apparence d’une plage de pêcheurs. Au large, l’eau paraît trouble. Des oiseaux survolent la surface avant de piquer brusquement pour attraper quelques fretins. Assis sur l’une des pirogues, Mamadou Guèye bayait aux corneilles. Dans son débardeur noir, le pêcheur paraît affaibli. Son regard reste longtemps fixé sur la mer avant de se détourner vers la plage. « La situation de la plage s’est aggravée au mois d’août 2025 avec la houle qui a frappé Thiaroye-sur-Mer », affirme-t-il. Sa voix trahit une certaine lassitude. « Ça me fait mal de voir l’état dans lequel se trouve cette plage. La situation ne cesse d’empirer depuis plusieurs mois », confie-t-il. Le pêcheur se souvient d’une époque plus sereine, même si elle n’était pas parfaite. « Il y a deux ou trois ans, même si ce n’était pas la plus belle plage de Dakar, c’était une plage normale. Les enfants jouaient au football, les lutteurs venaient s’y entraîner, les couples se promenaient bras dessus bras dessous. Mais, aujourd’hui, tout est invivable avec l’état actuel », regrette-t-il.
Des initiatives locales encore inefficaces
Mamadou regarde à nouveau le rivage et se demande : « Soyons honnêtes, qui fréquente encore cette plage aujourd’hui ? » Puis il répond, d’un ton résigné : « Il n’y a que les enfants qui jouent ici maintenant ». Plus loin, Makhoudia Ndiaye (nom d’emprunt) s’amuse avec ses amis. La fillette saute à la corde en plein cœur des déchets. Avec deux camarades, elles s’élancent tour à tour. Leurs pieds retombent sur un sol où sable, plastique et détritus s’entremêlent. Elles rient. Elles crient. Elles s’éclatent ! À leurs yeux, les déchets semblent presque avoir disparu. Il ne reste que le jeu, les sauts et les éclats de rire. Après quelques minutes, Makhoudia s’assoit sur une bouteille d’huile vide de 10 litres. Vêtue d’un maillot jaune du Barça, les cheveux en désordre, elle reprend son souffle avant d’expliquer pourquoi elle vient jouer ici. « Les ruelles sont étroites, c’est pour cela que je viens ici avec mes amies pour jouer », explique la fillette qui habite à quelques pas de la plage. Elles ne sont pas les seules à transformer le rivage en terrain de jeu. Des garçons courent dans tous les sens.
Certains se chamaillent, d’autres se baignent avant de revenir jouer au milieu des déchets. Pour Mamadou Guèye, l’usage actuel de la plage est surtout révélateur des conditions de vie des enfants du quartier. « Nos ruelles de moins d’un mètre font que les jeunes qui vivent ici sont obligés de venir sur cette plage sale, mais plus grande, pour s’amuser », avance-t-il d’une voix émue. Pendant que les enfants jouent, les détritus continuent d’arriver. Une habitante se montre. Khady Faye, une jeune fille visiblement dans la vingtaine, avance d’un pas pressé, un seau sur la tête. À l’intérieur, des ordures mêlées d’eau trouble flottent à la surface. Elle déverse le contenu sur le rivage. Interpellée, la jeune femme ne niera pas l’état désastreux de la plage, le regrettant même. Mais, face à la réalité quotidienne, elle affirme que les choix sont limités. « Les camions des éboueurs n’arrivent pas jusqu’à nos maisons, situées près de la mer, à cause des ruelles étroites », déclare Khady, essoufflée, reconnaissant que la situation ne lui plaît pas. « L’état de la plage ne me plaît vraiment pas », avoue-t-elle. En longeant la plage en direction de Thiaroye Azur, le décor se fait plus net. Le sable semble plus propre, ou du moins moins encombré. Sous un ciel gris et malgré une chaleur lourde, des jeunes garçons, pelles et râteaux en main, s’activent pour nettoyer une partie du littoral. Leur but est de créer un espace où planter des buts en bois et improviser un terrain de football.
Une restructuration urbaine comme réponse durable
Pape Moussa Badiane, chef de cabinet du maire de Thiaroye-sur-Mer, explique que la présence des déchets sur la plage provient de l’étroitesse des ruelles héritées de l’ancien tissu urbain du village lébou, ce qui empêche les camions de collecte d’accéder à plusieurs habitations. La mairie affirme avoir demandé à la Société nationale de gestion intégrée des déchets (Sonaged) de renforcer le dispositif existant, notamment en installant un Point de collecte normalisé (Pcn), mais aussi en envisageant des moyens plus légers, comme des charrettes et des triporteurs, pour atteindre les zones difficiles d’accès. Pour tenter de résoudre le problème des déchets, la commune a mis en place des actions. Selon M. Badiane, « l’accumulation des déchets est liée aux dépôts sauvages, aux activités riveraines, mais aussi aux déchets transportés par les courants marins dont la configuration de la baie favorise la concentration dans certains secteurs ». Des opérations de nettoyage et de sensibilisation sont régulièrement menées, mais la mairie reconnaît ses limites. « Le nettoyage ponctuel ne peut pas régler définitivement un problème qui est avant tout structurel », souligne-t-il. Pour lui, une solution durable passe par une restructuration urbaine et une meilleure organisation de la gestion des déchets, notamment dans le cadre des perspectives liées au projet de dépollution de la baie de Hann.