Théâtre National Daniel Sorano : 60 ans d’histoire, d’art et de mémoire vivante

21 juillet 2025

Cinquante ans de vie culturelle : le Théâtre national Daniel Sorano célèbre un jalon important

« Le théâtre n’a pas pour but d’être en parfaite santé. Il doit évoluer en harmonie avec la société, en affrontant ses secousses et ses mutations. » Ces propos de Mamadou Seyba Traoré, directeur artistique et metteur en scène du Théâtre national Daniel Sorano, illustrent parfaitement la philosophie fondamentale de cette institution culturelle emblématique, qui a fêté récemment ses six décennies d’existence. À l’occasion de cet anniversaire, un spectacle d’envergure, intitulé « Épopée, si Sorano m’était conté », a été présenté. Conçu comme une fresque vivante, ce dernier se veut une immersion dans les grands moments qui ont façonné l’histoire de cette maison de théâtre, retraçant son parcours à travers diverses époques.

Une célébration marquante pour un patrimoine national

Ce 17 juillet, le Théâtre national Daniel Sorano a marqué ses soixante années de présence dans le paysage artistique, culturel et social. Une longue traversée enrichissante, ponctuée de faits politiques, d’engagements humains et d’une identité nationale forte, a été commémorée à travers un spectacle théâtral dédié, baptisé : « Épopée, si Sorano m’était conté ». Deux jours avant la représentation, l’équipe artistique a dévoilé cette œuvre à un public de journalistes, leur permettant d’anticiper le voyage théâtral qui allait suivre, un voyage en trois actes destiné à transporter le spectateur dans une odyssée nationale et artistique. Mamadou Seyba Traoré, en sa qualité de metteur en scène, a expliqué que ce spectacle représentait l’épopée de Sorano, racontant l’histoire même de la compagnie. « Il s’agit de la mémoire collective de notre théâtre, de son évolution et de ses marqueurs importants », précise-t-il. Il insiste sur le fait que, cinquante ans en seulement deux heures, ne permet pas de couvrir toute la richesse historique de l’institution. C’est pourquoi il a choisi de mettre en avant certains moments clés, en intégrant des morceaux de théâtre emblématiques, des extraits musicaux, des danses traditionnelles et même des récitations du « khawaré », un art oral traditionnel. Ce choix vise à rendre hommage aux figures d’antan, notamment Maurice Sonar Senghor, ancien directeur du Théâtre national Daniel Sorano. Selon lui, cette célébration constitue aussi un acte de fidélité aux principes fondateurs de l’institution. « Senghor, notre père fondateur, parlait d’enracinement tout en restant ouvert aux autres cultures. Ce n’est pas qu’un slogan, c’est une véritable philosophie de vie », souligne Mamadou Seyba Traoré. Cette ligne directrice est toujours d’actualité pour Sorano, qui continue à évoluer tout en restant fidèle à ses racines. « Nous ne sommes pas dans le conservatisme. Sorano n’est pas un musée figé dans le passé mais un musée vivant, un lieu où le changement est permis, où l’on conserve pour l’avenir tout en restant dynamique », insiste-t-il.

Une plongée dans l’histoire paradoxale mais riche de la dramaturgie

Le premier volet de ce spectacle-hommage met en avant plusieurs figures majeures du théâtre et de la dramaturgie. Parmi elles, Chaka dans ses différentes versions, Senghor, Wole Soyinka, Abdou Anta Ka, Alboury — qui a reçu le premier prix lors du Festival panafricain d’Alger —, Aline Sitoé, ou encore « L’os de Mor Lam » de Serigne Ndiaye, sans oublier « Nder en flammes » d’Alioune Badara Bèye. Mamadou Seyba Traoré souligne que respecter ce jalon des 60 ans en évoquant Mor Lam est incontournable, tant cette figure est profondément liée à l’histoire culturelle du Sénégal. « Serigne Ndiaye a repris le rôle qu’il a créé, ce qui est un clin d’œil à l’héritage de cette œuvre », explique-t-il. La mise en valeur d’autres créations, comme « La Tragédie du roi Christophe », rend également hommage à Douta Seck et Jacqueline Lemoine, deux figures emblématiques du théâtre sénégalais. La seconde partie du spectacle est consacrée au ballet et à l’Ensemble lyrique, éléments essentiels qui incarnent les rythmes, danses et chants qui symbolisent la profondeur de l’identité sénégalaise à travers le corps, la voix et la mouvance. Mamadou Seyba Traoré insiste : « Chaque génération a sa propre histoire. Mais il est crucial de faire vivre ces belles chansons, de ne pas les laisser tomber dans l’oubli. Le patrimoine doit être perpétué, adapté tout en étant conservé. Nous devons être jaloux de nos instruments traditionnels tels que le xalam, la kora ou la balafon. »

Un plaidoyer pour la vitalité du théâtre face à la société moderne

Un appel à la jeunesse
Confrontée à une baisse d’intérêt du public, l’institution soranoise tente de se défendre et d’affirmer sa pertinence. Mamadou Seyba Traoré affirme que « le théâtre n’a pas pour objectif d’être parfaitement en bon état. Il doit continuer à vivre en harmonie avec la société, tout en affrontant ses changements et ses crises. » La clé de cette renaissance constante réside dans l’éducation. « Contrairement à la télévision ou aux séries télévisées, le théâtre propose un rapport humain direct, sans micro ni caméra. C’est cette relation immédiate, viscérale, qu’il faut préserver et réaffirmer », soutient-il. Ce faisant, il lance un appel à l’ensemble de la société, notamment à l’école. « Il faut réintroduire le théâtre dès l’école primaire, car c’est là que naît le véritable amour de la scène, la passion du jeu et de la création. Sorano ne peut pas agir seul ; toute la communauté doit s’engager », poursuit Mamadou Seyba Traoré. Il adresse également une invitation symbolique au chef de l’État, témoignant de l’attachement profond de l’institution à l’égard des arts. « Ce serait un grand honneur qu’il vienne s’impliquer dans cette dynamique », déclare-t-il.

De son côté, Ndèye Fatou Cissé, qui dirige la troupe dramatique de Sorano depuis plus de vingt ans, partage cet enthousiasme et cette vision. Pour elle, cette célébration doit non seulement être une reconnaissance du travail accompli, mais aussi un moment d’incitation pour que la nouvelle génération renouvelle le lien avec la scène et ses valeurs fondamentales. « La mission, c’est de rappeler aux jeunes l’importance de la scène telle que la pratiquaient Sorano et sa troupe. Depuis 20 ans ici, j’ai eu la chance de jouer aux côtés de figures telles qu’Ismaïla Cissé, Omar Seck ou Awa Sène Sarr », confie-t-elle, tout en insistant sur le fait que le public doit revenir pour apprécier un travail de haut niveau. « Ce que nous proposons, c’est du théâtre professionnel, avec tout le sérieux que cela suppose. Ballet La Linguère, l’Ensemble lyrique, la troupe dramatique… tout cela se fait par sélection, à travers des auditions strictes. Ce n’est pas une opération facile », ajoute-t-elle avec fierté.

Contact : ousmane.sow@lequotidien.sn