Elles ne sont ni maçonnes ni manœuvres, mais elles vivent tout près des zones où l’on érige des ouvrages. Sur les chantiers, les tamiseuses tirent leur subsistance de la collecte des restes de béton. Une activité qui peut être payante selon les moments, mais qui n’est pas sans risques. Entre poussière, outils simples et un travail pénible, le métier demeure ardu.
À Kounoune, non loin du terminus de la ligne 72, des femmes s’active devant la quincaillerie « Diop et Frères ». À quelques pas, des sacs de béton fraîchement livré sont déposés directement sur le sol. Pour ces travailleuses, majoritairement des Peules, le jour commence avec le même flux que d’autres suivent les récoltes : elles s’installent dans les zones en plein développement, là où les constructions se multiplient. Aujourd’hui à Kounoune, demain ailleurs : elles vivent au rythme de l’expansion urbaine. Leurs outils tiennent à peu près à trois objets récupérés: un tamis artisanal, un vieux sac d’oignon ou bien un grillage de ventilateur réaménagé en crible. Les blocs de béton sont cassés à l’aide d’une pierre, puis tamisés pour récupérer le sable et les petits gravats, qui sont ensuite conditionnés dans des sacs de 25 kilogrammes.
Depuis environ une décennie, Dieynaba Ba, dans la cinquantaine, partage son temps entre la vente de lait caillé et cette activité. « La vente de lait caillé ne rapporte presque rien pendant la saison sèche. Là, je peux gagner jusqu’à 5.000 FCfa par jour. Souvent, je travaille avec ma petite sœur. C’est un travail pénible, mais nous n’avons pas le choix », confie-t-elle.
Quand les volumes deviennent importants, les femmes s’organisent collectivement. « Lorsqu’un propriétaire nous offre tout le béton et nous demande de libérer rapidement le terrain pour que les travaux puissent se poursuivre, nous nous regroupons. Ensemble, nous pouvons terminer le tas en un jour ou deux », explique-t-elle. Selon ses dires, les recettes peuvent atteindre 50 000 FCfa sur les chantiers les plus imposants, et ce montant est partagé entre les participantes.
Le quotidien de ces travailleuses est rythmé par les appels des quincailleries et par les opportunités offertes par les propriétaires. Certaines laissent leur numéro pour être contactées dès qu’un stock de béton est disponible. Celles qui n’en possèdent pas reviennent tous les deux jours vérifier si de nouveaux gravats peuvent être récupérés. Le modèle économique est simple. Lorsqu’elles travaillent pour le compte d’un propriétaire, elles perçoivent environ 400 FCfa par sac tamisé.
Une réelle demande
En revanche, lorsqu’elles récupèrent gratuitement les résidus pour les revendre aux quincailleries, le sac est écoulé à 800 FCfa et le produit est revendu à 1 000 FCfa. À cause de la poussière permanente, les tamiseuses déclarent souffrir régulièrement de toux, malgré le port systématique de masques. « Nous mettons parfois du beurre de karité dans nos narines pour atténuer les effets, mais cela ne nous empêche pas d’en souffrir », dit Dieynaba Bâ, presque résignée.
Devant la quincaillerie « Diop et Frères », Penda vient d’achever le tamisage de 30 sacs. « J’ai commencé hier et j’ai terminé ce matin. C’est plus avantageux quand on nous donne directement le béton. Nous faisons le même travail, mais nous gagnons davantage. Les quincailleries prennent toute notre production », explique-t-elle. Malgré tout, elle rappelle que « ce n’est pas un travail qu’on peut faire tous les jours. C’est vraiment dur. Aussi, bien que je me protège le nez, je suis tout le temps enrhumée avec une toux persistante », se désole-t-elle. Pour Diop, le propriétaire de la quincaillerie, cette activité profite à tous les acteurs. « Beaucoup de propriétaires de maison y trouvent leur compte. Au lieu de payer des ouvriers pour évacuer les résidus de béton, ils les donnent à ces femmes. Elles récupèrent une matière première gratuite et, en contrepartie, le terrain est entièrement nettoyé. Chacun y gagne », indique-t-il.
Le commerçant souligne que le béton recyclé en sacs répond à une véritable demande. « À l’étape des finitions d’un chantier, il y a toujours des ajustements ou de petits travaux à réaliser. Dans ces situations, il ne sert à rien de commander un camion de béton. C’est coûteux et les quantités sont trop importantes. Le béton vendu en sac est une solution économique et adaptée aux petits besoins », fait-il remarquer.
Derrière cette activité se dessine une véritable chaîne de valeur informelle. Les déchets de chantier deviennent une matière première ; des femmes en situation de précarité en tirent des revenus et les quincailleries alimentent un marché de proximité destiné aux travaux de finition. Cette économie circulaire, née de la débrouille, accompagne discrètement l’essor immobilier de la périphérie dakaroise, même si elle repose sur des conditions de travail éprouvantes, marquées par l’absence de protection contre la poussière, les rhumes, la toux chronique et les risques respiratoires.