Le président du Collectif régional des producteurs de banane de Tambacounda, Yahya Mamadou Sall, s’exprime dans cet entretien accordé au journal « Le Soleil » sur les effets du gel des importations de bananes en fin d’année 2025 (11 septembre – 11 décembre) sur la production et la commercialisation de la banane locale. Fils de Mamadou Oumar Sall, surnommé le « roi de la banane » et directeur de la filière agricole du groupe « Yelitare », il espère que cette dynamique renforcera la résilience de la filière et permettra l’autosuffisance d’ici 2029.
Comment analysez-vous les effets pour la filière du gel des importations de bananes décidé par l’État fin 2025 ?
Nous saluons la sagesse affichée par le gouvernement du Sénégal en décidant ce gel des importations. Cette mesure est venue sauver la filière banane.
Nous cultivons la banane depuis cinquante ans, mais l’histoire est présentée comme celle d’une filière récente. La véritable révolution s’est opérée entre 2023 et 2024 avec l’introduction de plants in vitro, l’amélioration des systèmes d’irrigation et l’installation d’unités de conditionnement dotées d’un matériel logistique de pointe. Nous produisons une banane saine qui s’oriente vers le bio, avec des méthodes culturales qui évitent les pesticides.
En 2021, le Sénégal importait plus de 55 % de ses besoins en banane. Ce chiffre est passé à moins de 20 % en 2025. Cela illustre le bond accompli grâce à la résilience des producteurs.
Des inondations survenues en 2024 ont entraîné plus de 50 % des pertes de notre production. Grâce au soutien de l’État, l’année 2025 a permis de rebondir. Pour mémoire, la production de banane en 2025 était projetée à 112 500 tonnes, alors que, jusqu’alors, le pays n’avait jamais dépassé les 100 000 tonnes.
Par ailleurs, l’accompagnement de l’État, via le programme d’import-substitution issu de la Vision Sénégal 2050, a permis le gel des importations. Ainsi, de septembre à novembre 2025, aucune cargaison de bananes n’a été importée au Sénégal. Le gel s’est prolongé naturellement jusqu’à mi-décembre, sans provoquer de tensions majeures sur l’approvisionnement du marché.
L’autosuffisance est envisagée avant 2029 et les acteurs se mobilisent pour atteindre cet objectif.
Donc, ce gel des importations a-t-il eu un impact positif sur la résilience de la filière ?
Bien sûr, nous avons mené des enquêtes auprès des producteurs de banane. Suite à cette démarche, nous avons constaté que, sur les cinq dernières années (2020 – 2025), chaque fois que l’on approche du dernier trimestre de l’année (octobre-décembre), il y avait des pertes importantes, des invendus et une baisse des ventes de bananes.
Cette année toutefois, la situation a été différente grâce au gel des importations. Même les petits producteurs disposant d’un demi-hectare n’ont pas perdu de marchandise grâce à l’appui de l’État et à la vision du président Bassirou Diomaye Faye.
Pour 2026, nous espérons que le gel s’étendra sur six mois, parce que les producteurs se sont préparés et ont investi dans la qualité et les volumes. Ils se sont mieux organisés pour gérer le marché sur une période allant de juillet à décembre.
À lire aussi : Les petites mains de la banane (3/3)
Avez-vous une idée du nombre d’emplois générés par la filière banane dans la région de Tambacounda ?
La filière banane est devenue l’un des moteurs économiques de Tambacounda. Autrefois, on évoquait le coton, aujourd’hui la banane s’impose comme le produit phare de la région.
On peut estimer environ 10 000 emplois. Cette dynamique a permis de combattre l’immigration clandestine, le braconnage, l’abattage illégal d’arbres, le vol de bétail, entre autres.
Dans notre secteur, un jeune peut gagner entre 1,5 et 2 millions de FCFA tous les six mois et entre 3 et 4 millions de FCFA par an. Cela réduit considérablement la tentation de l’immigration illégale.
Est-ce que la mesure du gel des importations a influencé le prix de la banane pour le consommateur ?
Le prix de la banane a suscité beaucoup de discussions. Il faut toutefois noter que c’est un volet technique important, impliquant de nombreux acteurs qui participent à la formation du prix final.
Du côté du producteur, le kilogramme de banane en vrac livré à Dakar est à 275 FCFA. En casier classique, il est à 400 FCFA le kilo et, en carton, à 510 FCFA le kilo.
La chaîne de valeur comprend le grossiste, le détaillant et le transporteur. Si chacun joue son rôle et vise l’intérêt des consommateurs, le prix du kilo de banane pourrait atteindre un maximum de 800 FCFA au Sénégal.
Nous avons été sollicités par les responsables du ministère du Commerce et par des associations de consommateurs au sujet de cette question. Nous avons aussi discuté avec les distributeurs. Nous leur avons dit que le prix affiché est de 275 FCFA, mais nous avons demandé qu’un effort soit fait pour que le consommateur bénéficie d’un coût d’environ 800 FCFA.
Nous pensons également que les autorités devraient émettre une directive pour fixer un plafond à 800 FCFA le kilo de bananes. Cela pourrait contribuer à régler ce problème.
Votre prochain combat ne serait-il pas de renforcer la chaîne de valeur des producteurs et le dispositif de distribution afin d’influer sur la baisse du prix de la banane ?
Ce serait utile d’avoir des points de vente dédiés, inspirés des boutiques témoins, dans chaque commune. Le consommateur pourrait ainsi se rendre dans ces lieux pour connaître le vrai prix. Toutefois, derrière ce mécanisme, il faut l’appui de l’État pour encadrer juridiquement cet aspect.
La filière a connu des périodes difficiles, notamment les inondations de 2024. Il est désormais crucial d’installer des digues de protection pour sauvegarder les bananeraies et les protéger des aléas climatiques.
Par ailleurs, la logistique nationale montre des lacunes : la banane nécessite une chaîne du froid, et le parc automobile ne compte pas suffisamment de camions frigorifiques.
Nous avons revu l’emballage et les cartons. Le conditionnement exige une grande fraîcheur pour maintenir la banane, et des camions frigorifiques restent indispensables, tout comme des pistes de production et des chambres froides.
Qu’en est-il du foncier dans la production bananière ?
Le foncier demeure un enjeu d’urgence, car l’accès au financement bancaire se heurte au fait que la plupart des producteurs ne détiennent que des titres précaires, tels que des délibérations.
Il faudrait peut-être passer à une régularisation par des titres fonciers et des baux afin que les producteurs puissent les utiliser comme garanties pour obtenir des financements.
À mes yeux, la solution passe par la valorisation des terres des producteurs via des titres sécurisés; c’est la voie la plus fiable pour accéder à des financements adaptés au cycle de production, d’exploitation et de commercialisation.