Né des effervescences musicales de Dakar dans les années cinquante, le Star Band s’impose comme l’un des joyaux de la scène sénégalaise. Entre influences africaines et rythmes afro-cubains, ce groupe légendaire a réussi à métamorphoser la musique locale en une invitation à la danse et à la fête. Derrière ses mélodies envoûtantes, c’est toute une génération qui s’y retrouve, tiraillée entre traditions et modernité, dans un Sénégal en pleines transformations culturelles.
À l’origine, tout prend racine dans la musique. Mais pas n’importe quelle musique. Celle du Star Band de Dakar imite avec précision les chants afro-cubains, comme si le Sénégal, avant même son indépendance, cherchait déjà à parler espagnol avec ses instruments. C’est dans ce cadre que, dans la seconde moitié des années 1950, Ibrahim Kassé, dit Ibra, revient au pays après quelques séjours en France. Homme d’affaires clairvoyant, il ouvre « Le Bon Coin de Paris », un restaurant rapidement prisé par une jeunesse instruite et élégante de Dakar. Le succès est immédiat, mais Ibra nourrit une ambition plus grande encore. Son cousin, surnommé « Kassé Plus », lui souffle l’idée de transformer ce lieu en night-club. C’est ainsi que naît le Miami Club, à la frontière des quartiers de Rebeuss et de la Médina, qui deviendra le sanctuaire musical de la capitale. Pour s’imposer, Ibra Kassé doit constituer un orchestre capable de faire jeu égal avec les formations phares de l’époque, comme Tropical Jazz, Guinea Jazz et Harlem Jazz. Il parvient rapidement à enrôler des éléments du Guinea Jazz, en premier lieu Dexter Johnson, chef d’orchestre visionnaire, formé au Hi-Life et au Jazz. Autour de lui se regroupent José Ramos à la guitare, Amadou Madani Tall dit Lynx aux percussions, Sidate Ly à la basse, Mady Konaté au saxophone, Manu Gomez comme premier chanteur principal, bientôt rejoin par Amara Touré. Pour la petite histoire, Sidate Ly fut l’un des fondateurs de l’Orchestra Baobab, avant de se retirer de la scène musicale pour reprendre une vie consacrée à la religion, comme un retour naturel à la sagesse et à la foi. Lynx Tall suivait une trajectoire similaire, issu de la grande famille omarienne et portant lui aussi cette tension entre héritage spirituel et esprit rebelle, avant que son parcours ne soit brutalement interrompu par un tragique accident de la route. Le Star Band devient en quelques mois une véritable machine à étoiles capable de définir les contours de la modernité musicale dakaroise. « Le groupe se produit pour la première fois le 3 août 1960, dix-sept jours avant l’indépendance du Sénégal », précise Mouhamed Sow, expert musical. Le signe est puissant : un pays en train de se libérer et un ensemble qui affirme sa voix. Le spécialiste nous apprend aussi que c’est Dexter Johnson qui pose les bases sonores du Star Band selon les codes cubains… mais avec des libertés. Il demande aux guitaristes d’apporter une touche rock et élabore des harmonies jazz pour les cuivres. Ibra Kassé, visionnaire, introduit peu à peu le tama, élargissant le spectre rythmique. Cette transformation n’intervient pas brusquement mais se réalise par touches successives. Le style passe ainsi d’un cubanisme pur à une musique sénégalo-cubaine originale, en phase avec le désir post-indépendance d’affirmer une identité culturelle.
L’architecture musicale : rigueur et audace
Le Miami Club s’impose naturellement comme un lieu emblématique de la scène musicale sénégalaise. Les mélomanes, les artistes et les noctambules affluent. Mais derrière la fête apparente se cache une discipline de fer : répétitions longues et exigeantes, code vestimentaire strict et interdiction de libertés sur scène. La perfection est la norme. Le Star Band devient une véritable école où chaque musicien reçoit une formation à l’excellence. En 1963, lors d’une tournée à Banjul, un jeune chanteur de vingt ans insiste pour monter sur scène. Après quelques hésitations, Kassé lui donne sa chance pour interpréter « Guantanamera ». Le succès est immédiat. Le jeune homme se nomme Laba Sosseh, futur maître de la sphère afro-cubaine. Dexter Johnson, voyant en lui un potentiel, le prend sous son aile. Sosseh répète six jours sur sept, et leur complicité artistique est exceptionnelle : son passage au Star Band ne dure que trois ans, mais ces années suffisent à transformer l’orchestre. Son timbre, son charisme et sa présence scénique illuminent le Miami. Le volume 3 du Star Band, avec « Mamaya Sima » et « Solla », demeure le témoignage d’une époque flamboyante. On y retrouve aussi « Sigala », « Vagane », « Yadaque », « Yena Neg la », « Gualetana » et « Le Lolaye ». En 1966, Dexter Johnson et Laba Sosseh quittent le Star Band pour former le Super Star Band de Dakar. Une inimitié féroce s’installe entre les deux formations, allant jusqu’à l’espionnage mutuel lors des concerts.
Le départ de Sosseh et Johnson marque une inflexion stylistique majeure, car la musique du Star Band s’africanise, puis puise davantage dans les racines locales pour se libérer du cubanisme fondamental.
Le groupe claudique…
La tête d’affiche vocale est alors reprise par Pape Seck, arrivé en 1964. Doté d’un timbre rauque distinctif, il est aussi saxophoniste et flûtiste. L’introduction mythique du morceau « Thiely » est de lui. Le volume 1 du Star Band porte son empreinte et comporte les tubes emblématiques : « Bamos Pa’ Al Monte », « Caramelo », « Cheri Coco », « Sénégambia », « Malaguena » et le fameux « Thiely ».
La concurrence de l’Orchestre Baobab demeure farouche. Malgré cela, Kassé sort les volumes 5, 6 et 7, mais c’est une véritable hémorragie qui survient en 1976 lorsque Pape Seck et plusieurs musiciens quittent le Star Band pour fonder le Star No.1. Grâce à l’aide du Directeur du Conservatoire national, Abdelrahman Diop, ils obtiennent instruments et locaux de répétition. Le Star No.1 devient, en deux albums, l’orchestre numéro un du Sénégal, soutenu par Radio Sénégal. La scène dakaroise se réorganise brutalement, les dissidents affichent leur indépendance et leur talent, laissant Kassé face à la nécessité de renouveler son groupe.
Ibra Kassé, malgré ces pertes, demeure un dénicheur de talents hors pair. C’est ainsi qu’il repère un adolescent de seize ans : Youssou Ndour.
Bien que son répertoire soit alors encore limité (avec son premier enregistrement : « Mba »), il bénéficie du soutien d’Idy Kassé, fils d’Ibra et bassiste du Star Band. Malgré les contraintes de l’École des Arts, où sa présence dans un orchestre était interdite, Youssou persévère, quitte l’établissement et signe son premier contrat, appuyé par son père et rémunéré entre 300 et 500 francs par soirée selon les témoignages du spécialiste dans le podcast « l’envol du Star Band ». Sa jeunesse et sa ténacité symbolisent l’esprit du Star Band. À partir de 1977, la rivalité entre le Star Band d’Ibra Kassé et le Star Band No.1 s’intensifie. Les deux formations se défient par des albums et des concerts nocturnes. Le No.1 triomphe notamment avec « Mathiaki », où Pape Seck adresse un message direct à Kassé. Mais Kassé, farouche, réagira.
Il fera interpréter à Youssou la chanson « Thiely » avec de nouvelles paroles pour viser son adversaire. Puis survient la cassure : Youssou Ndour et Elhadji Faye quittent le groupe pour créer le leur, entourés de quelques instrumentistes fétiches du Star Band. Cette rupture marque le déclin du Star Band. Toutefois, l’ombre du Miami Club, la discipline imposée par Kassé, les départs de talents, et les innovations rythmiques et mélodiques, composent une fresque unique. Le Star Band, malgré les pertes, continue d’influencer la scène sénégalaise et africaine. Des générations de musiciens, de Laba Sosseh à Youssou Ndour, ont cheminé par son giron, héritant d’une exigence artistique, d’une connaissance de l’harmonie cubaine et d’une capacité à fusionner tradition et modernité. Les albums numérotés, de 1 à 7, constituent autant de jalons d’une épopée musicale sans équivoque. Le Star Band de Dakar demeure un laboratoire d’excellence, une pépinière de talents, une école où rigueur et créativité s’affrontent. Il illustre la volonté post-indépendance de forger une identité culturelle propre, un son sénégalais capable d’entrer en dialogue avec le monde tout en restant fidèle à ses racines. De Dexter Johnson à Laba Sosseh, de Pape Seck à Youssou Ndour, chaque musicien a laissé son empreinte. L’aventure du Miami Club, du Star Band et de ses ramifications illustre parfaitement comment, dans le Sénégal post-indépendance, la musique a été à la fois miroir d’une société en quête de modernité et moteur de reconnaissance.