Souverainisme et Kemalisme : itinéraires idéologiques en Turquie

14 août 2025

Le Premier ministre Ousmane Sonko poursuit ses pérégrinations et se déplace comme un nomade du monde, multiplant les escales. À ses yeux, et je suppose que c’est son sentiment, le choix avisé du président Sall d’offrir au pays un avion présidentiel capable d’incarner notre stature mérite d’être salué. Il paraît qu’il suit, pas à pas, les déplacements du chef de l’État. Après le déplacement du président en Chine, il s’est lui aussi organisé pour s’y rendre, utilisant à ce voyage des millions issus des revenus des plus pauvres en F Cfa. Son retour d’Empire du Milieu est porteur d’un attrait extraordinaire pour le modèle chinois et pour le Parti communiste, qui, comme dans toute démocratie populaire, désigne le chef de l’État, c’est‑à‑dire le Secrétaire général du parti. Il ne manquera pas non plus de rendre hommage au grand sage Mao Zedong, et non à Deng Xiaoping, alors que ce dernier demeure l’architecte véritable du succès économique spectaculaire que connaît la Chine. Une seule province de cet atelier planétaire, aux yeux du souverainiste qu’il est, aurait les moyens de financer notre développement. Ignore-t-il les méthodes cavalières et méprisantes qu’emploie la Chine dans ses échanges avec ses partenaires africains ?

L’odyssée du meilleur Premier ministre de l’Histoire se poursuit sur les terres ottomanes. Sera-t‑il, une fois de retour, un fervent kémaliste ? En tout cas, « notre Atatürk tropical » s’est appliqué, durant plusieurs jours, à consolider des liens historiques entre la République du Sénégal et la République de Turquie, et à obtenir des accords féconds dans des domaines clés, tout en « réaffirmant, au nom de Son Excellence le Président Bassirou Diomaye Faye, l’engagement du Sénégal à accorder une place privilégiée aux partenaires turcs dans la mise en œuvre de l’Agenda Sénégal 2050 ». Devant le Président Erdogan, notre officiel a exposé, certes avec une certaine exubérance bien à lui, ses ambitions ambitieuses : financer son Plan de redressement économique et social (Pres) en s’appuyant à hauteur de 90 % sur la mobilisation des ressources domestiques, écarter des partenaires techniques et financiers jugés venimeux comme, supposément, le Fonds monétaire international (Fmi) et la Banque mondiale, en s’inspirant, selon ses dires, de l’exemple turc.

De manière générale, cette visite officielle du Premier ministre s’inscrit dans la même logique que celle qui avait présidé à la visite du président de la République fin octobre 2024. À ce jour, plusieurs accords ont été signés entre les présidents sénégalais et turc dans des domaines jugés prioritaires tels que l’agriculture, l’industrie et la défense, avec aussi la signature d’un protocole d’accord établissant un Conseil de coopération stratégique de haut niveau entre les deux États, « unis par des liens historiques et culturels ». Alors que les échanges commerciaux entre leurs pays ont connu des croissances importantes ces dernières années, l’objectif demeure fixé à un milliard de dollars américains.

Le Président Faye, comme son Premier ministre, avait aussi plaidé pour le renforcement de notre coopération sécuritaire, en insistant sur la menace terroriste qui, désormais, se tient à portée de tir à nos frontières estérieures. On sait que la Turquie a réussi à développer une industrie militaire vigoureuse. Ses drones militaires (notamment les Bayraktar TB2 et Akıncı) lui permettent d’accroître sa présence stratégique et symbolique en Afrique, avec des implantations dans des pays comme le Mali, le Nigeria, le Burkina Faso, le Niger, la Somalie, pays où elle dispose d’une base militaire sur le continent. Après l’influence douce et les infrastructures, la coopération militaire devient le nouveau levier par lequel la Turquie cherche à peser en Afrique.

Notre pays, qui a exprimé le souhait de se doter d’une industrie militaire puissante afin d’assurer sa souveraineté, ne doit pas se contenter d’être un acheteur d’armes; il faut aussi insister sur le transfert de technologies pour produire, d’ici 2050, nos propres armements. Voilà, selon lui, ce qu’incarne réellement le souverainisme.

Conformément à la culture qui le guide, notre Premier ministre a, par ailleurs, visité le mausolée du père de la Turquie moderne et du kémalisme, Mustafa Kemal Atatürk. À l’issue de la Première Guerre mondiale, l’Empire ottoman, qui avait dominé la Méditerranée orientale pendant plus de quatre siècles, est vaincu. Des territoires longtemps occupés ont été pris ou rachetés par d’autres puissances : la Russie, la France, l’Angleterre, l’Autriche et l’Italie ; d’autres avaient été cédés à des nations émergentes : les Grecs, les Roumains, les Bulgares, les Serbes, les Albains et les Monténégrins, ou, plus exactement, les Arabes. Dans les zones actuelles de la Syrie et du Liban, c’était la France qui prenait le relais, mandatée provisoirement par la Société des Nations pour préparer ces pays à l’indépendance.

Suite à cette déconfiture de l’empire, Atatürk, officier ottoman né à Salonique (aujourd’hui Thessalonique en Grèce), instruit dans les meilleures écoles et nourri de Lumières, décida, au lieu de s’apitoyer sur leur sort, de fonder la Turquie sur les décombres de ce vaste héritage ottoman. Il lança alors une modernisation rapide de l’État naissant, en instaurants une République fondée sur des valeurs de laïcité et de modernité, affranchie des pratiques barbares – des valeurs jugées autrefois incompatibles avec l’Islam – éliminant les prérogatives des sultans et offrant à la Turquie la possibilité de se défaire des oripeaux du passé ottoman. L’obsession d’Atatürk de populariser l’Occident et, surtout, de désarabiser la société est allée jusqu’à vouloir changer les vêtements du peuple : le fez et le turban devaient être remplacés par le couvre-chef européen que l’homme lui‑même portait fièrement…

Atatürk n’est pas seulement un libérateur des esprits, il apparaît aussi comme un libérateur des territoires. Bien loin de l’image d’esclave de l’impérialisme occidental que les nationalistes arabes (à l’exception du Président Bourguiba) lui attribuent, le chef du Kemalisme, tout en étant fasciné par les Occidentaux, savait aussi leur tenir tête. En octobre 1921, après une série de victoires sur les armées européennes, il réussit, grâce à sa culture et à son ouverture sur le monde, à amener la France à reconnaître son gouvernement et à retirer ses troupes de son territoire.

Aujourd’hui, en raison de ce que le politologue français Gilles Kepel nomme la « revanche de Dieu », l’héritage laïque et universaliste d’Atatürk est plus que jamais menacé par le fondamentalisme musulman.

La culture générale constitue une qualité fondamentale que l’on retrouve chez tous les grands dirigeants. Le Général De Gaulle, dont la vie militaire et politique était intimement liée à l’écriture et à la réflexion, en est une illustration. Cela dit, les choix et les caprices de notre « président légitime » laissent présager une culture médiocre, sectaire et incapable de nourrir ce que les Allemands décrivent comme une Weltanschauung, c’est‑à‑dire une véritable vision du monde.