Depuis l’indépendance du Sénégal, une série de politiques dédiées à la souveraineté alimentaire se sont succédées afin de préserver la sécurité alimentaire du pays. Au tout début, sous le mandat d’Abdou Diouf, l’accent a été mis sur le développement agricole et la quête de l’autosuffisance, s’inscrivant dans un contexte marqué par les crises économiques et les programmes d’ajustement structurel des années 1979 à 2000. Les autorités ont encouragé la production vivrière, en particulier le riz et les céréales locales, tout en poursuivant la modernisation du secteur et l’aménagement des zones irriguées, comme la vallée du fleuve Sénégal. Toutefois, les réformes de libéralisation économique ont réduit l’intervention étatique dans l’agriculture, ce qui a exposé les producteurs locaux à la concurrence des importations et a engendré des difficultés économiques. Malgré quelques tentatives de relance, les résultats sont restés limités, freinés par les aléas climatiques, le manque d’investissements et une forte dépendance alimentaire du pays.
En deuxième lieu, la Grande Offensive Agricole pour la Nourriture et l’Abondance (GOANA) mise en œuvre par Abdoulaye Wade. Initié en 2008, ce programme d’envergure nationale avait pour objectif de renforcer l’autosuffisance alimentaire du Sénégal face à la crise alimentaire mondiale. Il reposait sur l’augmentation de la production agricole par la distribution de semences, la subvention des intrants et la mécanisation (introduction des tracteurs). Malgré une orientation nationale et une réorientation majeure de la production vers les cultures vivrières, la GOANA a été entravée par des obstacles structurels tels que l’insuffisance d’infrastructures hydrauliques, la variabilité climatique, des questions de gouvernance et les difficultés des producteurs à écouler leur production. Son bilan demeure contrasté, mêlant des ambitions politiques fortes et des résultats limités sur le long terme.
Ces efforts se poursuivent dans le cadre de la politique de souveraineté alimentaire conduite par Macky Sall, qui vise à réduire la dépendance vis-à-vis des importations et à renforcer la production locale. Via le Plan Sénégal Émergent (PSE), l’État a misé sur la modernisation de l’agriculture, le développement de l’irrigation (aménagement de vastes superficies dans la vallée du fleuve Sénégal), le soutien à des filières stratégiques comme le riz, l’oignon et l’arachide, ainsi que l’accompagnement des producteurs par des subventions et des investissements publics. Par ailleurs, la mise en place des Domaines Agricoles Communautaires (DACs) dans le cadre du Programme National des Domaines Agricoles Communautaires (PRODAC) est soutenue par l’État et par des partenaires financiers internationaux, notamment la Banque Islamique de Développement (BID), avec des fonds propres destinés à lutter contre le chômage des jeunes et des femmes en milieu rural. Cette approche visait à améliorer la sécurité alimentaire, à créer des emplois ruraux et à renforcer la résilience face aux crises internationales. Malgré des avancées dans certaines filières, des défis persistent, notamment liés aux effets du changement climatique, aux difficultés d’accès au financement et aux limites des infrastructures agricoles.
À la lumière de l’ensemble de ces programmes, la contrainte climatique demeure un facteur majeur expliquant les échecs des politiques de souveraineté alimentaire. Il faut aussi souligner que l’écoulement de la production sur le marché local a constitué un obstacle important au cours de la phase d’expérimentation de la GOANA. De même, la production horticole de cette année a été marquée par le désarroi d’agriculteurs qui dénonçaient des blocages dans l’écoulement de leurs produits. Aujourd’hui, afin d’éviter l’échec de la stratégie nationale de souveraineté alimentaire lancée par le Président Bassirou Diomaye Diakhary FAYE, il est crucial qu’elle intègre plusieurs paramètres multisectoriels. Cette stratégie doit s’interroger sur les questions suivantes : Comment contourner les facteurs climatiques pour assurer une production agricole abondante ? Comment financer, améliorer et sécuriser la production agricole ?
Comment contourner les facteurs climatiques pour une abondance de la production agricole ?
Pour contourner ces facteurs climatiques, il faut adopter une démarche collective et concertée, fondée sur une véritable co‑production entre les instituts agricoles (tel que l’ISRA), les producteurs, les bailleurs de fonds et les assureurs comme la Commission Nationale d’Assurance Agricole du Sénégal (CNASS). Cette collaboration permettrait d’élaborer des stratégies adaptées aux réalités climatiques et agricoles des territoires afin d’améliorer durablement les rendements et de renforcer la sécurité alimentaire. Dans un premier temps, il convient d’organiser et de valoriser davantage le territoire en identifiant des domaines agricoles prioritaires, choisis selon les caractéristiques agroécologiques des zones et la prévalence des variétés les mieux adaptées. Cette tâche doit être principalement menée et soutenue par les experts de l’ISRA, dont l’expertise scientifique aiderait à déterminer les cultures les plus appropriées pour chaque zone, en tenant compte de la fertilité des sols, de la disponibilité en eau, des conditions climatiques et des risques auxquels les productions sont exposées. L’ISRA doit également renforcer son dialogue et sa coopération avec le cadre national pour les services climatiques (CNSC), afin d’intégrer les informations et prévisions climatiques dans la planification et la conduite des activités agricoles. Grâce à ce dialogue, chercheurs et producteurs disposeraient d’informations plus fiables pour déterminer les périodes de semis, choisir les variétés les mieux adaptées et ajuster les calendriers agricoles en fonction des conditions climatiques prévues. Le Réseau national sur les services climatiques pourrait ainsi contribuer à fournir des informations accessibles et adaptées aux besoins des producteurs, tandis que l’ISRA assurerait leur traduction en recommandations agricoles concrètes. Cette synergie permettrait de mieux anticiper les risques climatiques, de réduire les pertes de production et d’optimiser l’utilisation des ressources disponibles, notamment l’eau, les semences et les intrants. Elle constituerait également un levier important pour l’établissement de domaines agricoles prioritaires, dont la localisation et l’orientation productive seraient définies en fonction des potentialités agronomiques des territoires et des perspectives climatiques. Ainsi, le dialogue entre l’ISRA, le Réseau national sur les services climatiques, les producteurs et les partenaires techniques et financiers contribuerait à bâtir une agriculture davantage fondée sur l’anticipation, le savoir scientifique et l’adaptation au changement climatique.
La création de Domaines Agroécologiques Prioritaires (DAPs) permettrait de rationaliser l’utilisation des terres, de concentrer les investissements sur les zones présentant le plus fort potentiel agricole et d’améliorer l’efficacité des interventions techniques. Cette approche favoriserait une meilleure anticipation des contraintes liées aux variations climatiques et l’adaptation des pratiques culturales aux périodes les plus propices. L’objectif principal serait de maximiser la production pendant la saison pluvieuse, en optimisant l’usage des précipitations et en encourageant l’adoption de variétés à cycle adapté à la saison. Toutefois, cette stratégie exigerait des investissements dans les infrastructures agricoles, notamment des systèmes d’irrigation, des capacités de stockage et de gestion de l’eau, des activités de transformation et un accès facilité aux intrants, afin de réduire la dépendance à la seule pluviométrie. Les DAPs devraient être accompagnés de la création de Lycées d’agriculture.
Ainsi, la complémentarité entre l’expertise de l’ISRA, les savoir-faire des producteurs et le soutien financier des bailleurs de fonds pourrait permettre d’établir un modèle agricole plus résilient, capable de mieux affronter les aléas climatiques tout en augmentant sensiblement la productivité et les revenus des exploitations.
Comment financer, améliorer et sécuriser la production agricole ?
Pour répondre à cette deuxième question, il apparaît nécessaire d’identifier et de structurer les secteurs clés susceptibles d’assurer l’écoulement régulier de la production agricole dans toute sa diversité, en privilégiant la consommation locale comme débouché principal des produits issus de l’agriculture nationale. En effet, la production agricole ne peut pleinement contribuer au développement économique et à la sécurité alimentaire que si elle bénéficie d’un marché suffisant, stable et organisé pour absorber l’ensemble de la production. Or, malgré une demande nationale potentielle, les habitudes alimentaires des Sénégalais freinent encore la consommation des produits locaux (notamment le riz), en raison d’une préférence pour certains produits importés ou d’une valorisation insuffisante de certaines productions nationales. Il devient donc indispensable de déployer des politiques publiques capables d’impulser progressivement un changement des habitudes alimentaires et de promouvoir davantage les produits locaux. Dans cette optique, la généralisation des cantines scolaires dans l’ensemble des établissements publics et privés pourrait constituer, dans un premier temps, un levier majeur pour créer un marché stable et prévisible bénéfique pour les producteurs. Les cantines scolaires s’approvisionneraient en priorité auprès d’agriculteurs ou de coopératives locales, en privilégiant le circuit court. Ce circuit court favoriserait l’emploi local et réduirait l’empreinte carbone de la restauration, tout en améliorant la qualité nutritionnelle des repas servis et en promouvant une consommation locale routinière (au moins un repas équilibré par jour d’école). Il contribuerait également à rendre le système plus efficace sur le plan operationnel et à optimiser le temps de travail des acteurs de l’éducation.
La mise en œuvre de ce dispositif nécessiterait une collaboration active entre l’État et les collectivités territoriales. Ainsi, la gestion des cantines pourrait être déléguée aux collectivités, avec un soutien financier de l’État pour accompagner une prise en charge progressive des coûts de restauration. Dans cette perspective, l’État pourrait envisager une réforme progressive du dispositif des bourses familiales, aujourd’hui estimé à plus de 35 milliards de F CFA par an, afin d’orienter une partie de ce budget vers une subvention spécifique à la restauration scolaire. Cette réorientation permettrait de soutenir les familles et, par ailleurs, de créer un financement pérenne pour les acteurs impliqués dans la production agricole.
Les collectivités seraient chargées de définir les modalités d’accès à la restauration, en veillant à ce que les frais soient modulables en fonction des ressources des ménages et du nombre d’enfants à charge, afin que la politique de restauration scolaire reste socialement inclusive et n’exclue pas les enfants des foyers les plus vulnérables. Parallèlement, elles joueraient un rôle central dans l’organisation de la production en aménageant des espaces dédiés à l’agriculture hors saison et en veillant à la disponibilité des infrastructures hydrauliques nécessaires, notamment les forages, les bassins de rétention et les systèmes d’irrigation. Elles pourraient aussi faciliter l’accès à des terres aménagées, selon des mécanismes transparents et équitables, avec une rotation entre les principaux bénéficiaires afin d’éviter une concentration durable des terres entre quelques acteurs. De plus, elles mettraient en place des coopératives communautaires solidaires dont la mission serait d’assurer la collecte, la conservation, le stockage, la transformation et la commercialisation des productions locales. Cette approche permettrait de résoudre une partie des difficultés liées à l’autonomie de la production et au manque de débouchés typiquement rencontrés par les petits producteurs.
Cette organisation créerait une véritable chaîne de valeur reliant directement les producteurs, les coopératives, les collectivités territoriales, les cantines scolaires et les pouvoirs publics. Elle permettrait de sécuriser les revenus des agriculteurs en assurant des débouchés réguliers, tout en réduisant les pertes post-récolte grâce à une meilleure organisation du stockage et de la commercialisation. À terme, ce mécanisme pourrait transformer les cantines scolaires en un véritable levier de politique agricole, économique et sociale, en orientant une part significative des commandes publiques vers les produits agricoles locaux, stimulant ainsi la production, favorisant la diversification agricole, soutenant les revenus des producteurs et renforçant la souveraineté alimentaire. Enfin, la formalisation et la traçabilité des transactions dans ce système permettraient à l’État de générer des recettes fiscales, notamment par la récupération de la TVA lorsque les cadres fiscaux et juridiques le permettent. Ces ressources pourraient être réinvesties dans le financement du dispositif et contribuer à augmenter progressivement la subvention annuelle destinée aux cantines scolaires. Dans l’ensemble, cela formerait un cercle vertueux où la dépense publique consacrée à l’alimentation scolaire servirait simultanément l’agriculture, le développement des territoires, la création d’emplois, l’amélioration de la nutrition et la promotion de la consommation locale.