Le Premier ministre Ousmane Sonko lance un appel fort : « Qu’on me laisse gouverner ! »
Le Premier ministre Ousmane Sonko a récemment prononcé une phrase lourdement chargée de sens : « Qu’on me laisse gouverner ! » Cette déclaration, peu fréquente et très marquante, sonne comme un appel de détresse lancé au sein même des rouages de l’État. Pourtant, il ne faut pas la percevoir comme le cri d’un homme affaibli ou en difficulté. Au contraire, cette exclamation apparaît comme celle d’un acteur politique puissant, un véritable Goliath moderne, enchaîné dans un combat dont il ne contrôle pas pleinement la dynamique et l’issue.
Aujourd’hui, dans le paysage politique sénégalais, ce qui demeure incontestable, c’est que le vrai géant, c’est Pastef — et Pastef, c’est lui. Une force qu’on pourrait qualifier de populationnelle et dont la grandeur ne se limite pas au seul poids électoral.
Un Goliath à la popularité indiscutable
Doté d’une légitimité électorale robuste, Pastef s’est imposé depuis la présidentielle, où il a consolidé son influence en mouvant le candidat de la coalition « Diomaye Président », avant de confirmer sa position lors des législatives encore sous l’étiquette exclusive du parti. Le mouvement ne se limite plus à une opposition traditionnelle ou à une protestation isolée : il s’agit désormais d’une machine politique majoritaire en puissance, épaulée par une jeunesse dynamique, une base militante fidèle et disciplinée, et une vision de rupture profondément ancrée dans la société sénégalaise.
Pastef défend un programme précis, une ligne politique claire : défendre la souveraineté économique nationale, réapproprier les leviers stratégiques, instaurer une transparence totale dans la gestion des affaires publiques, et rompre avec les anciennes pratiques héritées de la Françafrique. En somme, il porte un projet de transformation radicale de l’État, visant à redéfinir le rapport du pays avec ses institutions, ses partenaires extérieurs, et ses citoyens.
Pourtant, paradoxalement, ce géant semble aujourd’hui bloqué, incapable d’avancer comme il le souhaiterait. Le Premier ministre Sonko en tire la conclusion cruelle : il n’est pas laissé gouverner véritablement.
Les résistances multiples au sein du système
Ce paradoxe illustre une réalité bien connue des observateurs du pouvoir : remporter des élections ne garantit pas la capacité à gouverner efficacement. Au sein même de l’appareil d’État, profond, complexe, il persiste une inertie redoutable. Des hauts fonctionnaires, socialisés dans des doctrines différentes, des partenaires étrangers influents, des procédures strictes et des agendas alternatifs empêchent souvent la mise en œuvre d’un programme cohérent.
À cela s’ajoutent des tensions internes aux alliances politiques au pouvoir. Bien que le président Bassirou Diomaye Faye soit issu du cercle de Pastef, sa désignation s’est faite sous une bannière plus large, ce qui complexifie la cohérence stratégique. Plusieurs personnalités occupant des postes clés du gouvernement appartiennent à des cercles d’alliés ou à des courants doctrinaires différents, avec parfois des projets qui entrent en dissonance avec la ligne de rupture prônée par Pastef.
Par exemple, la « stratégie nationale » baptisée « Agenda national de transformation 2050 » semble être inspirée par le Mouvement de la Transformation nationale, une organisation dirigée par Mary Teuw Niane, actuel directeur de cabinet du président et allié politique. Par ailleurs, le ministre de l’Économie, Abdourahmane Sarr, promeut une doctrine économique libérale, comme en témoigne la publication récente d’un rapport sur la liberté économique, une orientation qui tranche nettement avec le projet panafricain et de gauche revendiqué par Pastef.
Ainsi, on assiste à l’émergence d’une compétition idéologique discrète au sein même du pouvoir, où certains alliés, bénéficiant d’une meilleure structuration doctrinale, cherchent à imposer leurs visions dans les politiques publiques, ce qui complique la tâche du mouvement majoritaire.
Une leçon essentielle sur la gouvernance
Le conflit actuel ne doit pas être compris de manière simpliste comme une opposition frontale entre le président et le Premier ministre Sonko. Il traduit surtout un déséquilibre plus profond : celui qui existe entre une majorité politique forte et une capacité de gouverner encore limitée, à cause des résistances et des blocages internes.
Le cri de Sonko ne se limite pas à dénoncer une perte de pouvoir brut. Il révèle un problème d’alignement entre le projet politique porté par le mouvement et les structures de mise en œuvre. Gouverner efficacement suppose la capacité à faire porter sa vision, ses idées et ses priorités à toute la hiérarchie de l’État. C’est une question de clarté, d’harmonisation, de capacité à faire avaliser et appliquer une ligne politique cohérente à tous les niveaux.
Les enjeux de la bataille des idées
Le pouvoir ne repose pas uniquement sur la maîtrise de postes ou de responsabilités. Il se joue également dans le champ des doctrines, des visions, des paradigmes qui sous-tendent la conduite politique. Ceux qui disposent d’une vision structurée, documentée, cohérente, ont souvent la capacité d’influencer le cours des politiques publiques, même s’ils ne sont pas majoritaires en nombre. Sur ce terrain, les alliés qui sont les mieux doctrinés peuvent prendre une longueur d’avance sur la majorité, imposant leurs visions et leurs lignes stratégiques.
Pour Pastef, le défi est double : il doit continuer à maintenir une base populaire solide tout en investissant dans la production doctrinaire, la formation de ses cadres, la construction d’un véritable État idéologique. Sans une colonne vertébrale idéologique forte, même un géant comme Pastef peut vaciller face aux résistances internes et aux enjeux multiples du pouvoir.
Une inversion partielle du rapport de force : David contre Goliath
Dans cette configuration, Pastef, le Goliath du paysage politique, puissant, populaire, soutenu, se trouve confronté à des Davids moins visibles mais tout aussi puissants : l’État profond, ses doctrines concurrentes, ses résistances internes. Ce contexte marque une étape critique où tout pourrait basculer.
Ce moment de tension peut être perçu comme un tournant décisif : soit il mène à une clarification et à une réorganisation cohérente de l’action gouvernementale autour du programme de Pastef, soit il risque d’engendrer confusion, blocages et déceptions auprès de l’électorat.
Gagner le pouvoir n’est pas une fin en soi ; le véritable enjeu réside dans la capacité à faire du pouvoir un véritable levier de changement. Le cri de Goliath, dans ce contexte, rappelle que la bataille est loin d’être achevée. Pastef, ayant conquis le pouvoir avec une idéologie forte, doit maintenant gouverner avec détermination et résolution.