On ne parle pas ici d’un Sidy ordinaire, mais de ce « si dit », aussi promptement prononcé que vite dit. Oyez, oyez, lecteurs : qui n’a jamais attendu ses muffins ? Qui n’a jamais salivé comme le chien de Pavlov, simplement en anticipant ses écrits ? Dans ce qu’il consignait, il existe une douceur qui rappelle les mains balsamiques d’une mère caressant la fontanelle de son nourrisson. Cette douceur se révèle dans sa manière même de mettre en forme ce qu’il pense. Jamais un mot de trop. Jamais une expression qui cloche. Même une diatribe, il la conduit avec des fleurettes. Avoir gravi, sans tapage, tous les échelons de la presse sénégalaise, Sidy s’impose aujourd’hui comme ces monuments qu’on contemple sans les expliquer. On ne les commente pas. On s’arrête. Et on admire.
Avant d’être une signature respectée, il a d’abord été un regard en formation. Avant d’écrire contre les biais, il a appris à cohabiter avec eux : ceux de l’école, de la famille, des institutions. Son parcours, loin d’être une ligne droite, se compose d’un trajet semé de lectures solitaire, de directions imposées et surtout de refus assumés.
C’est au cours de ces détours que s’est forgée une vision d’un journalisme exigeant, libre et profondément humain. « Rien d’exceptionnel au départ », confie-t-il. Juste un parcours ordinaire : le baccalauréat obtenu en 1989 au lycée Blaise Diagne, série A3. Un baccalauréat ralenti par l’année blanche de 1988, mais finalement décroché avec une mention.
Très tôt, la philosophie s’impose. Il s’y révèle brillant : seize ou sept-sept, plus qu’ailleurs, il excelle au baccalauréat et obtient la meilleure note du centre. L’orientation paraît évidente : la philosophie. Évidente pour l’institution. Bien moins pour la famille. Autour de lui, la philosophie inquiète. Elle effraie même. Elle entraîne trop de préjugés.
Dans l’imaginaire familial, embrasser la philosophie reviendrait à s’isoler davantage. On souhaitait le voir échanger, s’intégrer, converser avec les autres. Il faut renoncer et lutter pour être réorienté. Ce sera d’abord le droit, très sollicité à l’époque, puis l’histoire. Il suit alors un cursus sans accrocs, de la première année à la maîtrise.
Après la maîtrise, une bourse se présente: le Canada pour des études en communication. Le projet était là, mais la dévaluation survint et la bourse dut être doublée. Les délais étaient trop courts. Le journaliste en herbe renonce. C’est à ce moment que renaît le concours du Cesti. Il tente sa chance et réussit.
Le journalisme correspond à son tempérament, à ses lectures et à sa manière d’être au monde. « Il n’a jamais été question de devenir enseignant, car je n’avais ni la patience ni l’envie », raconte-t-il, se balançant mollement dans son fauteuil. Il intègre le Cesti en 1995 et en sort en 1997.
« Je fais partie de la vingt-quatrième promotion. C’était une génération très brillante. Beaucoup deviendront des figures centrales des médias sénégalais », se remémore-t-il.
« La formation était extrêmement exigeante pour quelqu’un habitué à la liberté des facultés. Le corps professoral était à la fois rigoureux et stimulant. Ce fut étouffant au début, mais la passion aidant, on finit par s’y faire », explique le conseiller éditorial du directeur général de la Sspp Le Soleil.
Pour ce qui concerne la spécialisation, Sidy choisit la presse écrite sans hésiter, malgré les avertissements de certains encadreurs qui voyaient mieux son avenir à la télévision, où il excellait. Mais lui désirait profondeur, temps long et liberté d’analyse. La presse écrite lui offrait cela. Il assume, même si son professeur de télévision ne lui adresse plus la parole pendant une année.
Gargantuesque…
Son mémoire porte sur les coopératives agricoles. C’est un travail dense de plus de quatre-vingts pages, nourri par des lectures et des expériences personnelles. L’entrée dans le monde professionnel se fait alors de manière presque naturelle. Avant même la sortie du Cesti, il travaille déjà au « Soleil ». Stagiaire devenu pigiste, puis journaliste.
« Sud » l’attire énormément, mais « Le Soleil » demeure pour lui la véritable école. Il évoque les doyens et les maîtres tels Abdallah Faye, Seydou Sissouma, Ibrahima Mansour Mboup, etc. Et au sein du « Soleil », il croise aussi des figures décisives : des praticiens, des passeurs qui laisseront une empreinte durable sur sa trajectoire.
« Je n’ai jamais cherché la stabilité, j’ai cherché l’apprentissage », résume-t-il, et cette phrase suffit pour résumer son destin. Visionnaire, exigeant, libre dans sa pensée comme dans sa pratique, il a traversé la presse sénégalaise en y laissant des traces indélébiles. On ne parle pas seulement de son talent, mais de son sens instinctif du journalisme, cette capacité rare à raconter, informer et façonner.
C’est pourquoi, malgré les évolutions, Sidy n’est jamais devenu ce journaliste « has been » qui refuse de se réinventer. Il faut reconnaître que son itinéraire dans la presse n’obéit pas à une logique de carrière linéaire. Il avance par des déplacements successifs, par des ruptures assumées et par cette conviction que le journalisme s’apprend sur le terrain.
« On travaillait pour démontrer qu’on savait faire », confie-t-il, et cette exigence de concret marque chacun de ses choix. Quand « Le Matin » voit le jour, il rejoint la rédaction. Une équipe dense, marquée par l’urgence et l’ambition. « C’était une vraie école », se remémore-t-il. Il y apprend la cadence, la force du collectif et surtout la confrontation des plumes.
Mais il n’y reste pas. « Je savais que je n’allais pas rester », affirme-t-il simplement. Le confort le rendait nerveux. Il quitte donc « Le Matin » pour « Dakar Soir ». Un pari risqué, sans financement et sans filet. Trois mois sans salaire. « On travaillait sans savoir si le journal sortirait », raconte-t-il.
Là aussi, tout est inventé : la maquette, l’esthétique, la place de la photographie et tout le toutim. « Dakar Soir » devient rapidement une référence, inspirant toute la presse. Mais des dissensions internes mettent fin à l’aventure. Il part, imperturbable. Sidy traverse encore « Sud », revient brièvement au « Matin », puis entre au « Soleil » en 1998.
Présent partout, visible nulle part
Une maison solide où l’on apprend la durée et la mémoire institutionnelle. « J’y ai appris la patience », dit-il. Pourtant, l’appel du mouvement demeure fort, puisque, en 1999, il quitte à nouveau pour le groupe « Com7 » et participe au lancement de « 7 Hebdo », avant d’être sollicité par Youssou Ndour pour des projets mêlant communication et production de contenus numériques.
« Il lisait mes textes », rappelle-t-il. En 2001, il part à Paris pour « Jeune Afrique ». L’exigence y est féconde, car chaque matin réclame un sujet et chaque texte est discuté, parfois refusé. « C’était dur, mais formateur », dit-il. Mais il choisit de revenir.
« Je ne voulais pas m’éloigner d’ici », précise-t-il, préférant le terrain sénégalais à l’éclat de la presse parisienne. De retour à Dakar, il devient rédacteur en chef à « Nouvel Horizon ». Quatre années de transformation : maquette repensée, passage total à la couleur et repositionnement éditorial.
Il relance « Thiof Magazine », lui confère une nouvelle vie. « On sentait que le public suivait », confie-t-il. En 2005, il revient au « Soleil » pour lancer « Zenith », un projet ambitieux et libéré, qui réunit des signatures fortes et une rédaction inventive. Puis les difficultés financières interrompent l’expérience. « C’est la presse », dit-il avec simplicité.
Après « Zenith », il choisit de rester au sein du « Soleil », devient rédacteur en chef central et se fixe. « À un moment donné, il faut se poser quelque part », explique-t-il. Ainsi, son parcours, loin d’être une errance, témoigne d’une fidélité obstinée à une conception du journalisme qui privilégie l’écriture juste, la pensée large et la volonté permanente de se réinventer.
Si une chose demeure au cœur de son existence, c’est son humanité et son sens de l’urbanité. « Sidy est une école de la vie. La plume, on la connaissait déjà. Avec lui, j’ai appris à être moins impulsif, à partager ce qui m’est le plus précieux. Ce qui m’a le plus impressionné, c’est sa capacité à tout positiver. Sur le plan managérial, c’est quelqu’un qui t’aide à progresser sans te frustrer. »
Il a le don du mot juste et une modération constante en toutes choses, affirme Oumar Fédior, journaliste et collègue au « Soleil ». Cet avis fait écho à tous ceux qui l’ont côtoyé, ainsi qu’aux générations de journalistes qu’il continue de former au Cesti.
Chez Sidy Diop, les billets se présentent comme des clairières linguistiques, les déplacements comme des fougères d’enthousiasme, Abdoul Aziz Sy Dabakh comme une boussole spirituelle. Dans cet enchevêtrement de passions demeure surtout une bienveillance profonde, discrète, mais capable d’éclairer les autres sans faire de bruit.