Par un matin paisible dans le Ndiambour, à Louga, naquit le 8 mars 1922 un enfant dont bien peu auraient imaginé, des décennies plus tard, devenir l’une des grandes figures intellectuelles et spirituelles du Sénégal. Cet enfant se nommait Serigne Sam Mbaye. Sa vie allait être guidée par une unique boussole: la recherche du savoir, poursuivie avec patience, humilité et une détermination peu commune.
Fils de Mame Cheikh Ahmadoul Sakhir Mbaye, savant et érudit respecté, et de Sokhna Fatou Thiam, femme pieuse reconnue pour ses vertus, Serigne Sam Mbaye grandit dans un cadre fortement marqué par la tradition religieuse et le culte du savoir. Par sa lignée, il appartient à la grande famille Mbaye du Ndiambour, affiliée au maître soufi Mame Cheikh Mbaye Kabir. Son nom même porte une charge symbolique : il évoque Mame Mor Diarra Mbacké, frère aîné de Cheikh Ahmadou Bamba, connu sous le nom de « Borom Saam », fondateur du village de Saam dédié à l’enseignement du Coran. Cette appellation, devenue au fil du temps un titre d’estime et de respect, restera durablement associée à Serigne Sam Mbaye.
Les travaux du Dr Thierno Ka, notamment son étude Vie et doctrine d’Ahmad Sakhir Mbaye, le soufi de Louga (1864-1946), publiée dans le Bulletin de l’IFAN, retracent la généalogie de cette famille dont l’origine remonte à la lignée des Banû Bakr et relie Seydina Aboubacar. C’est une filiation spirituelle et intellectuelle que les membres de cette famille cherchent toujours à honorer par la quête du savoir et sa transmission.
Très tôt, le jeune Serigne Sam entreprend l’apprentissage du Coran. Il débute auprès de son frère Serigne Moussa Mbaye avant de poursuivre sa formation auprès des grands maîtres coraniques de Louga. Son parcours le conduit ensuite au célèbre daara de Coki, dirigé par Serigne Cheikh Ahmad Sakhir Lô. Les conditions d’étude y sont particulièrement éprouvantes: les effectifs sont importants, les ressources rares et les repas peu assurés. Mais ces épreuves ne font que renforcer la détermination du jeune talibé.
Travailleur infatigable et doté d’une mémoire exceptionnelle, Serigne Sam se distingue rapidement par ses capacités. En 1946, il devient le premier élève à maîtriser intégralement le Coran dans ce daara, une performance qui impressionne ses maîtres et annonce déjà la stature intellectuelle qui allait être la sienne.
Après l’étape décisive de Coki, Serigne Sam Mbaye poursuit sa formation à Saint-Louis, alors considéré comme l’un des grands centres intellectuels de l’Afrique de l’Ouest. Il y côtoie plusieurs savants réputés et approfondit différentes branches de la science islamique.
Conscient que nombre de ces maîtres avaient eux-mêmes été formés en Mauritanie, il décide d’aller poursuivre son apprentissage dans ce pays. Il y séjourne pendant deux ans, de 1949 à 1951, consacrant tout son temps à l’étude, notamment du tasawwuf, la tradition soufie.
Un épisode illustre bien sa conception du savoir. Ayant réussi un concours qui lui ouvrait les portes d’un poste d’enseignant dans une université islamique mauritanienne, il choisit de décliner l’offre. Pour lui, le moment n’était pas encore venu d’enseigner, mais d’apprendre.
À son retour au Sénégal, Serigne Sam Mbaye entreprend un parcours peu ordinaire pour un érudit formé dans les écoles coraniques. Installé à Saint-Louis, il apprend le français et obtient rapidement le Certificat d’études primaires en 1952. Cette réussite lui permet d’obtenir une bourse d’études qui le conduit en Tunisie.
À l’université de Tunis, les débuts sont difficiles. Les programmes sont exigeants et il accuse un certain retard. Mais sa détermination lui permet rapidement de se distinguer. Il termine finalement major de sa promotion et obtient une licence en arabe avant de rentrer au Sénégal en 1956.
De retour au pays, Serigne Sam Mbaye entame une carrière dans l’enseignement tout en poursuivant ses études. Il enseigne notamment au lycée Faidherbe de Saint-Louis, tout en continuant à préparer les diplômes du système éducatif. Il obtient successivement le BEPC puis le baccalauréat, avant de rejoindre Dakar où il est nommé surveillant général au collège franco-arabe.
Sa proximité avec l’université nourrit une nouvelle ambition. Il réussit l’examen spécial d’entrée à l’université et s’inscrit au département d’arabe de la faculté des Lettres. Il obtient une licence en arabe en 1972, une licence en français en 1974 et une maîtrise en lettres modernes en 1976.
Serigne Sam Mbaye est ensuite nommé professeur de français au lycée Blaise Diagne de Dakar, avant d’être désigné directeur du collège franco-arabe de Dakar. Mais sa passion pour la recherche ne s’éteint pas. En 1982, il soutient une thèse de doctorat consacrée au soufisme de Cheikh Ahmadou Bamba, obtenant la mention très honorable avec les félicitations du jury.
Après avoir été proviseur du lycée Malick Sall de Louga, il rejoint en 1985 le département d’arabe de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar comme professeur. Ses anciens étudiants se souviennent d’un enseignant méthodique, rigoureux et profondément généreux dans la transmission du savoir.
Après plusieurs années d’enseignement à l’université, Serigne Sam Mbaye prend sa retraite en 1992 et choisit de revenir dans sa ville natale de Louga. Il y mène une vie consacrée à l’enseignement religieux, à la direction de la prière et à l’animation de conférences et de causeries spirituelles.
Le 14 mars 1998, il s’éteint à l’Hôpital Principal de Dakar. Sa disparition laisse un grand vide, mais son héritage demeure à travers ses élèves, ses écrits et les nombreux témoignages de ceux qui ont bénéficié de son savoir et de sa sagesse.