Une folie collective et planétaire ne serait pas moins folie en soi. Une société fondée sur l’arme nucléaire apparaîtrait comme une anti-civilisation: elle finirait par anéantir la Vie. Une civilisation gouvernée par des robots serait peut-être moins extrême: elle détruirait les motifs mêmes de l’existence. En vérité, la seule civilisation qui mérite véritablement ce nom et qui peut être vécue, celle qui convient à ces temps de « totalisation » et de « socialisation » simultanées, réside dans ce que l’on pourrait appeler la Civilisation de l’Universel. (L. S. Senghor, 1964, p.309.)
Je suis convaincu que l’élaboration philosophique de Senghor, prise de conscience d’une aliénation, résulte d’un ardent désir de libération de l’homme et de restitution de sa dignité. L’être humain, avant tout l’Africain dans son essence, subit et subitement se voit qualifié d’inférieur et d’inadapté mental, exploité afin d’étayer une domination. Libérer cet homme, lui rendre son honneur, dénoncer les tortures de la colonisation et affirmer les valeurs constitutives de cet être au temps du monde: telle me semble être la profondeur de l’œuvre senghorienne. Après le « Royaume d’enfance » fantasmé, Senghor paraît capable d’affronter le monde blanc qui afflige et aliène; après le spleen qu’il traverse, il prend conscience et ose regarder « ses frères aux yeux bleus » pour leur faire face sur un pied d’égalité. C’est comme s’il avait retrouvé l’énergie nécessaire pour protéger son « orgueil nu. Moi-même et la superbe des races heureuses ». Il défie la mort, n’a plus peur, se perçoit comme devançant même la mort et l’exil, et pressent qu’il est porteur d’une mission: révéler l’existence de la négritude. Celle-ci témoigne de l’universalité des potentialités humaines. La négritude ne saurait être comprise comme une idéologie condamnant l’Afrique à l’isolement, mais plutôt comme une pensée humaniste. Son actualité se manifeste par la vigueur des critiques qui s’y attaquent. Élever vers les sommets une culture longtemps méprisée serait la mission de la négritude, qui exprime un humanisme d’ouverture.
La poésie senghorienne (et sa prose) se présente comme une poésie de rédemption qui met en lumière les valeurs fortes de l’Afrique, une poésie qui nous émerveille. Elle incarne la négritude, ces valeurs qui relient passé et présent et qui donnent à chacun un sentiment de fierté et d’authenticité. Cette négritude n’est pas une quête d’enfermement. Senghor, homme aspirant à l’universel, ne pouvait admettre le repli identitaire. Il a défendu le droit à la différence, à la rencontre et au dialogue entre les cultures. Dans son œuvre, Senghor se réapproprie son peuple et cherche les meilleurs moyens pour parler de lui. Cette poésie se veut la voix du peuple noir, une voix et une source de réconciliation, un rythme puissant qui confère force à la parole. La parole est rythme. Le rythme devient le signe de la négritude dans la mesure où elle affirme l’existence et la présence du noir dans le monde.En luttant contre la réification de l’homme noir, il a su mettre en place une démarche rigoureuse attestant les valeurs de la civilisation du monde noir. La philosophie senghorienne proclame sa foi en l’homme noir, contribue à sa désaliénation et à sa prise de conscience. Quelles que soient les critiques adressées à la négritude, la foi de Senghor en cette réalité, même en période de déni des valeurs, démontre son désir de relever le défi face à l’imposition culturelle imposée par la civilisation occidentale. Débarrassée de toutes les extrapolations, la négritude, sous la plume de Senghor, est l’élévation du monde noir :
Ma négritude point n’est pas sommeil de la race mais soleil de l’âme, ma négritude vue et vie. Ma négritude est truelle à la main, est lance au poing. Récade. Il n’est question de boire de manger l’instant qui passe. Tant pis si je m’attendris sur les roses du Cap-Vert ! Ma tâche est d’éveiller mon peuple aux futurs flamboyants. Ma joie de créer des images pour le nourrir, ô lumières rythmées de la Parole ! (L. S. Senghor, « Élégies des Alizés » in Élégies Majeures, in Œuvre poétique, 1990, p.271).
La négritude, en tant que philosophie décoloniale, rassemble l’ensemble des valeurs civilisatrices noires qui s’ouvrent aux riches apports des autres civilisations. Cette pensée affirme la confiance en l’homme, façonné à l’image du Créateur et, par conséquent, capable de déployer ses meilleures potentialités. Les peuples noirs et afro-descendants doivent transmettre leur message au reste du monde: ils disposent d’une culture, de valeurs, de la négritude en tant qu’humanisme. Celui-ci doit s’ouvrir aux valeurs fécondantes du reste du monde par un dialogue constant visant à culminer dans la Civilisation de l’Universel (concept cher à Teilhard de Chardin) et dans le métissage. Nous sommes différents les uns des autres, mais nous formons une humanité commune. Préservons l’unité possible dans la diversité. C’est un double processus à valoriser: la dignité des peuples noirs et la fraternité humaine. À travers la défense de la cause noire, il s’agit de réaliser la cause universelle: la dignité humaine. C’est d’ailleurs l’esprit du premier festival mondial des arts nègres de 1966, qui consacrait l’accomplissement d’une idée majeure chez Senghor: le monde noir, avec ses spécificités propres, a contribué à l’édification d’une culture universelle et, face aux indépendances culturelles, doit davantage faire entendre sa grandeur.
Grand défenseur des peuples noirs et de la fraternité humaine, Senghor a théorisé ce double processus par le dialogue et la dialectique entre « l’enracinement » et l’Ouverture, le « donner » et le « recevoir ». Il possède le sens du contact, de la rencontre, du dialogue; il comprend que sous les différences culturelles se cachent des modèles authentiques de nos expériences communes qui symbolisent nos fraternités humaines.
Il est avéré que c’est au Séminaire Libermann que Senghor a commencé à protester contre l’imposition culturelle et le déni de civilisation. Le Père Lalouse remettait en doute l’existence d’une culture noire, alors que lui, jeune séminariste, était convaincu de son existence; il se rappelait, à Joal, à Fa’oye, à Djilor, des visites du Bour Sine, du crépitement des Dyoung-Dyoungs royaux, des louanges à Sîra-Badral, l’ancêtre venu du Gabou. Cette foi en l’existence d’une culture noire le pousse à travailler avec ardeur pour réussir et à être l’égal des Européens. L’agrégation était une forme de protestation, une manière de démontrer l’universalité de la raison. La dignité n’a pas de couleur. Un jeune noir issu des colonies, originaire du Sine lointain et s’abreuvant comme les lamantins de Simal, était doté de raison et pouvait triompher à l’agrégation, redoutable et redoutée. Belle illustration de l’universalité de la raison ! Cette belle réussite intellectuelle suffit largement à répondre aux détracteurs de Sédar, qui évoquaient l’allusion polémique de 1939 pour en faire un homme qui ne reconnaîtrait pas la rationalité des noirs.
L’effacement des peuples noirs de l’histoire, pourtant fondateurs de civilisations, est ce qui a poussé Senghor à défendre la négritude. Ainsi, il s’est employé, tel un missionnaire, à restituer à l’homme noir sa dignité et sa fierté à travers la philosophie, l’art, la littérature, l’indépendance économique et politique, et le socialisme. L’absence de l’Afrique sur la scène historique est un déni; elle a pourtant été présente. Il fallait rétablir les choses.
La Négritude est le cri de désapprobation contre le déni de l’histoire; ce n’est pas de l’essentialisme, mais l’expression du courage de l’homme noir qui cherche à restaurer sa dignité et à récupérer sa place dans le monde. Elle incarne l’âme noire et l’expression de la fierté prête à reconquérir sa dignité et son autonomie. Aucun système extérieur ne peut permettre à l’homme noir de résoudre seul ses problèmes; c’est à lui d’imaginer les solutions, de construire son économie, son socialisme, sa politique, et de démontrer qu’il possède un riche passé et qu’il peut le partager avec les autres. C’est le sens profond de la négritude.
La pensée de Senghor est complexe et a donné lieu à de nombreux clichés et raccourcis. Homme d’ouverture et de proximité, défenseur de la dignité des peuples noirs, Senghor entend restituer à l’homme noir sa place au sein de la Communauté humaine. Ni raciste, ni assimilationniste, il est un apôtre du dialogue et se voit comme membre de toutes les communautés. Il oscille entre la défense de la dignité noire et la fraternité universelle: l’un n’exclut pas l’autre. Il cherche à réconcilier les différences raciales et culturelles par la rencontre et le métissage. La synthèse surpasse la différence raciale. Les pôles opposés — femme noire, Reine de Saba; femme blanche, Princesse de Belborg; Afrique et Europe — ne sont plus des antagonistes, mais des pôles complémentaires qui alimentent une même réalité, comme des vases communicants où leurs valeurs entrent en contact et se nourrissent mutuellement.
Saudades des temps anciens, et la brise était fraîche et l’hivernage humide. Saudades de mes nostalgies, je pense à l’Africaine, à la Peule d’or sombre. À toi. Ta goutte de sang ibérique, douceur et ferveur comme une fourrure. Comme un plain-chant, non ! comme une berceuse malinké (L. S. Senghor, « Sur la plage bercé » in Lettres d’hivernage, in Œuvre poétique, 1990, p.243.)
Civilisation de l’universel, métissage culturel, dialogue: ces motifs reviennent sans cesse dans l’œuvre de Senghor. Le neveu de Toko Waly, héritier des Guélowars, a toujours affirmé son enracinement dans ses valeurs négro-africaines et dans son Joal natal, tout en prônant le métissage des idées et des cultures qui nourrit la Civilisation de l’Universel. Il a su demeurer le porte-parole de son peuple, de sa culture et du dialogue, c’est-à-dire de la civilisation. Ce qui caractérise l’originalité de la condition humaine ne réside pas dans le simple épiderme, ni dans une singularité raciale, mais dans la relation entre des points variés qui entrent en contact et se mutualisent. D’autres subjects issus d’autres réalités culturelles peuvent se reconnaître dans d’autres mondes et d’autres réalités. Sous la diversité demeure, chez Senghor, l’idée fondamentale: l’unité de la condition humaine. Le modèle de connaissance intuitive qu’il propose se distingue du modèle hellénique discursif, montrant que la condition humaine est indivisible. Chaque peuple rassemble les traits de cette condition humaine et peut parler au nom de l’humanité. C’est une chance!
On a souvent reproché à Senghor de ne pas avoir mené une critique aussi féroce que celle de Césaire contre la domination coloniale, de ne pas avoir séparé une France tendre d’une France coloniale (« Tyaroye »), et d’avoir même évoqué le pardon pour la France (« Prière de Paix »). S’il n’a pas été aussi virulent — et ce choix est discutable — Senghor a toujours dénoncé la colonisation. La conférence qu’il donne en 1937 à la Chambre de commerce de Dakar montre qu’en dépit de son image d’homme de compromis, Senghor est en réalité animé d’un esprit insurgé. Ce qu’il démontre, c’est que l’on peut dénoncer la colonisation, la prétendue mission civilisatrice, sans recourir à la haine, mais en appelant au désir de vivre et de vivre ensemble: « Il est significatif que Marc Chagall, l’Exilé, qui a tant souffert dans son ethnie et sa religion, soit resté le cœur sans haine. Car, s’il a dessiné, gravé, peint la pauvreté et la souffrance, il nous a offert, le plus souvent l’espoir et le bonheur dans la fraternité des hommes » (L. S. Senghor, 1977, p.260.)
Face à l’inhumain, il faut promouvoir l’humain! Il s’agit de faire retentir « une voix sans haine », d’anéantir les « puissances de mort » pour les transformer en « puissances de vie ». Le propre de l’art consiste à transformer le réel plutôt qu’à le figer. Senghor est un artiste, un créateur animé d’un « humour nègre », capable d’affirmer le désir de vivre en face de l’hostilité à la vie. Il sait « jeter un pont sur l’abîme ». Notre époque — marquée par tous les extrémismes — a plus que jamais besoin de « mesurer l’orgueil d’être différent et le bonheur d’être ensemble ».