La Fondation Léopold Sédar Senghor a fêté, le 9 octobre 2026, le 120e anniversaire de la naissance du fondateur, en lançant un dispositif mémoriel baptisé « 120/25 », qui coïncide aussi avec le 25e anniversaire de sa disparition.
Mais qu’est-ce qui subsiste de Senghor? Adulé dans certains cercles intellectuels francophones et amoureux de la langue française, il est aussi critiqué par une part importante de la jeunesse sénégalaise et africaine, laissant derrière lui un bilan qui ne tranche pas clairement. En clair, il est difficile d’hériter de Senghor de nos jours. À Dakar, son souvenir semble parfois s’effacer au profit d’autres figures plus centrées sur le national, comme Cheikh Anta Diop.
C’est ce que rappelle Elara Bertho dans la biographie qu’elle lui consacre, sobrement intitulée « Senghor » (Presse universitaire de France/Humensis, 2023, 170 p.), en montrant que la pensée du théoricien de la négritude demeure plus actuelle que jamais.
À rebours de la vision manichéenne que se plaisent à nourrir pro et anti-Senghor, Elara Bertho, chercheuse au CNRS, propose un portrait nuancé du poète-président. Loin du parcours linéaire d’un enfant prodigue (premier Africain à obtenir l’agrégation de grammaire, premier Africain élu à l’Académie française) que l’on retient habituellement, elle met en lumière un homme parfois assailli par le doute (son échec au concours de l’École normale), la douleur et une crise spirituelle.
Ni hagiographie ni into-d’une tonalité « autocratique à poigne de fer » comme le décrit l’Américaine Janet Vaillant, biographe de Senghor, elle cherche plutôt à tracer une ligne médiane. « Senghor était autoritaire, sans aucun doute, mais il n’était pas un tyran et il avait surtout une véritable vision du Sénégal à construire », résume Bertho.
L’ouvrage cherche à contrecarrer deux stéréotypes qui pèsent sur le père de l’indépendance du Sénégal. Le premier veut que sa poésie soit trop classique, trop française, trop essentialiste et par conséquent obsolète. Le second soutient que le poète-président aurait dirigé le pays d’une main pacifique.
Tout en reconnaissant l’ampleur durable de sa pensée et de sa poésie, l’auteure invite à ne pas céder à l’innocuité d’un parcours politique fondé « sur l’usage de la force et de la censure pendant de longues années ». Bertho propose de relire Senghor « à l’aune de l’écologie du rapport sensible au monde, de la promotion du vivant et de l’engagement politique anticapitaliste ».
Si, comme on le voit, Senghor conserve une certaine respectabilité dans les cercles savants et demeure évoqué avec nostalgie dans les sphères de l’État, il est néanmoins attaqué par une jeunesse nouvellement imprégnée des idéaux panafricanistes et d’un ressentiment anti-France, amplifié par les réseaux sociaux.
Pour cette tranche de la jeunesse, Senghor devient la cible idéale pour les accusations. Considéré comme le symbole même d’une trop grande soumission envers la France, il représente « l’aliéné primal », tandis que son compatriote Cheikh Anta Diop est perçu comme « l’éclaireur primal ».
Senghor est souvent réduit à quelques formules maladroites, comme sa fameuse supplique au Père de placer la France à sa droite le Jour du Jugement ou encore son assertion que « l’émotion est nègre, comme la raison est hellène ». Ces phrases, mal interprétées, n’ont cessé d’alimenter les critiques à son encontre.
Pourtant, il serait réducteur de cantonner l’homme à ces frangments. La pensée de Senghor demeure pertinente pour construire un humanisme nouveau et universel. À une époque marquée par des replis identitaires et des crises multiples, sa réflexion sur l’hybridité et le métissage éclaire encore nos horizons intellectuels.
Des notions comme la « civilisation de l’universel » ou la « socialisation de la terre » constituent une source inépuisable de réflexion pour la génération montante. En somme, son œuvre et son héritage doivent être critiqués et enrichis, sans être jetés aux oubliettes.
seydou.ka@lesoleil.sn