Notre pays n’a plus le luxe detraîner en longueur les décisions et les actions. Depuis près de deux ans et demi, le Sénégal a traversé une phase d’expérimentation, d’hésitations et de choix hésitants en matière d’orientation économique, ce qui a contribué à installer un climat d’incertitude et une nervosité économique. Certaines décisions et certains discours ont fragilisé davantage la confiance des acteurs économiques, des investisseurs, des partenaires et des entrepreneurs, alors même que notre pays avait besoin de stabilité, de lisibilité et d’une stratégie claire pour accélérer son développement. Le constat est net: le temps perdu ne se rattrape pas par de nouveaux discours, mais par une accélération véritable et soutenue de l’action publique, de l’investissement productif et de la création de valeur. Il nous reste aujourd’hui deux ans et demi pour remettre le Sénégal sur une trajectoire de croissance plus rapide et pour rattraper le retard accumulé. Il faut donc entrer dans une phase nouvelle: celle de l’urgence économique, de l’efficacité, de la mobilisation collective et de l’accélération du développement. Le Sénégal n’a pas seulement besoin de davantage d’investissements; il a besoin d’une politique capable de convertir rapidement ces investissements en activités économiques, en revenus pour les ménages, en emplois et en production nationale. C’est dans cette perspective que je propose la mise en place d’un Programme national de développement accéléré (PNDA).
L’objectif n’est pas d’ajouter un dispositif supplémentaire à ceux qui existent déjà. Il s’agit plutôt de créer un cadre national capable de fédérer les politiques publiques, les sources de financement et les initiatives locales autour d’un objectif simple: faire de chaque territoire un espace de production et de création de revenus. Le vrai défi économique consiste à générer davantage de richesse à l’intérieur du pays. Il convient ainsi de passer progressivement d’une logique où l’État intervient d’abord pour soutenir les revenus à une logique où il favorise les conditions permettant aux citoyens de produire, de vendre, d’investir et d’accumuler du capital. Le programme Girinka, au Rwanda, illustre qu’une politique publique peut transformer un simple actif productif en un levier durable de réduction de la pauvreté. Une famille qui obtient un moyen de production voit ses revenus augmenter, son alimentation s’améliorer, une activité se développer et, à terme, elle participe elle-même au déploiement du dispositif. Le Sénégal doit concevoir son propre modèle. Pourquoi ne pas envisager un programme qui permette à des milliers de ménages d’accéder à un actif productif adapté à leur territoire : vache laitière, petit ruminant, matériel agricole, équipement de transformation, unité de pêche, tricycle de transport, machine-outil, équipement numérique, ou fonds de roulement pour une activité commerciale ? L’objectif resterait inchangé: transformer une dépense publique en capacité durable de production.
Le Sénégal ne part pas de zéro. Des instruments de financement de l’entrepreneuriat, des programmes agricoles et des mécanismes de protection sociale existent déjà, portés par des institutions qui ont acquis une expérience de terrain significative. Le PNDA n’aurait de sens que s’il rationalise cet ensemble plutôt que de le multiplier inutilement: un guichet lisible pour le bénéficiaire, un référentiel commun de ciblage, un système unique de suivi des résultats. Un citoyen ne devrait pas avoir à connaître l’organigramme de l’État pour accéder à un financement productif. C’est un travail de coordination, moins spectaculaire qu’une annonce, mais c’est la condition même de l’efficacité. Pour donner au PNDA les moyens de ses ambitions, je propose la création d’un Fonds de développement accéléré (FDA), destiné à financer les projets productifs des ménages, des jeunes entrepreneurs, des femmes, des coopératives, des artisans et des petites entreprises. Ce fonds ne doit pas fonctionner comme un simple guichet de subventions, mais comme un fonds renouvelable: un bénéficiaire reçoit un financement ou un actif productif, son activité génère des revenus, et une partie de ces revenus reconstitue progressivement le fonds, qui finance à son tour un nouveau bénéficiaire.
Un franc public pourrait ainsi servir plusieurs fois au financement du développement. Il faut toutefois être lucide: un fonds rotatif ne tourne que s’il est remboursé. L’expérience de dispositifs similaires dans la région et ailleurs montre que les taux de recouvrement dépendent de trois facteurs: d’abord, la qualité du ciblage: on ne finance pas un projet, mais un porteur de projet; ensuite, l’accompagnement technique: appui vétérinaire, formation à la gestion, accès au marché; un actif productif sans accompagnement devient rapidement improductif; enfin, l’adaptation des échéances au cycle réel de l’activité, avec un différé pour les productions à maturation longue et des mécanismes de caution solidaire, éprouvés par nos mutuelles et nos groupements. Sans ces trois conditions, un fonds renouvelable n’est qu’un fonds qui se vide. Un tel programme suppose des ressources. Elles peuvent être mobilisées par le redéploiement d’une partie des dépenses existantes, par la valorisation de nos nouvelles recettes ou par l’élargissement de l’assiette fiscale, qui demeure la piste la plus solide. L’idée d’une contribution dédiée, sous forme d’une taxe de développement accéléré (TDA) affectée au FDA, mérite d’être examinée. Mais elle ne peut l’être qu’à des conditions strictes. Une contribution forfaitaire, prélevée uniformément sur des opérations courantes, pèserait proportionnellement davantage sur les ménages modestes que sur les plus aisés. Ce serait contraire à l’objectif même du programme.
Si une telle contribution venait à exister, elle devrait être fondée sur des bases progressives, exonérer les petites transactions et les biens de première nécessité, et faire l’objet d’une étude d’impact publiée avant toute décision. Elle devrait surtout satisfaire trois exigences: la transparence, la traçabilité et un retour visible vers les populations. Le citoyen doit pouvoir savoir combien la contribution rapporte, où va l’argent et combien de personnes en ont bénéficié. Un rapport public annuel, département par département, ne serait pas un simple document de plus: ce serait la condition du consentement. C’est sans doute le point le plus crucial de cette proposition. Nous devons sortir d’une conception du développement où le citoyen n’est qu’un bénéficiaire. Il doit devenir coproducteur de la richesse nationale. Si une famille reçoit une vache, elle doit pouvoir produire du lait. Si un jeune reçoit un équipement, il doit pouvoir créer une activité. Si une coopérative reçoit du matériel, elle doit pouvoir transformer localement les produits agricoles. L’État ne doit pas seulement financer des dépenses; il doit financer des capacités de production.
L’État doit évidemment continuer à financer la santé, l’éducation, la sécurité et les infrastructures, qui restent des investissements productifs. Mais une part croissante de notre effort doit être orientée vers ce qui permet aux citoyens de générer eux-mêmes des revenus. C’est ainsi que nous réduirons progressivement la dépendance aux transferts d’assistance, sans jamais les supprimer pour ceux qui en ont besoin. Une proposition n’engage que si elle peut être évaluée. Le PNDA devrait donc être assorti d’objectifs chiffrés et publics: un nombre de ménages équipés sur cinq ans, un coût moyen par bénéficiaire, un taux de recouvrement minimal du fonds, un taux de survie des activités financées à trois ans. Le développement ne se mesure pas au montant des sommes dépensées; il se mesure au nombre de nouveaux producteurs, d’entrepreneurs financés, d’emplois créés, de revenus générés et de familles durablement sorties de la vulnérabilité. Le Sénégal dispose de ressources humaines considérables, d’une jeunesse entreprenante et d’un secteur privé qui ne demande qu’à se développer. Notre défi est de connecter ces forces à des mécanismes de financement suffisamment simples et suffisamment transparents. Il ne s’agit pas de promettre une solution miracle, mais de faire un choix économique clair: investir dans la capacité des Sénégalais à produire.