Dans cette entrevue, Ousmane Diagana, vice‑président pour l’Afrique de l’Ouest et du Centre au sein du Groupe de la Banque mondiale, expose les grands enjeux et les initiatives phares que l’institution entend déployer au Sénégal. Selon lui, l’objectif est d’accorder une adhésion totale aux priorités gouvernementales en matière de développement économique et social tout en amplifiant les interventions dans des domaines comme l’éducation, l’agriculture et la santé.
Vous venez de terminer une mission d’une semaine à Dakar. Quelles en sont les motivations et les temps forts de ce séjour ?
Le Sénégal demeure un partenaire historique et stratégique pour le Groupe de la Banque mondiale. Dans le cadre de notre collaboration, nous menons des consultations régulières pour évaluer l’avancement de nos programmes et identifier de nouvelles perspectives. Notre intention est bien évidemment de nous aligner sur les priorités du gouvernement en place depuis quelques années. Par ailleurs, il s’agit d’introduire auprès des autorités des initiatives nouvelles et ambitieuses que la Banque mondiale élabore afin d’aider les pays membres à atteindre leurs objectifs de développement. Enfin, il est indispensable d’aller sur le terrain pour observer directement les performances des programmes financés, leur impact et les défis éventuels, afin de concevoir, avec les autorités et les parties prenantes, des solutions pour rendre ces projets plus efficaces et pour accompagner les pays vers une trajectoire durable de croissance économique et sociale.
Quels ont été le contenu et les résultats de vos échanges avec les autorités lors de cette mission ?
Les autorités ont d’abord partagé avec nous leur vision dans le cadre de la stratégie Sénégal 2050, ainsi que les priorités de leur stratégie nationale de développement. Elles ont aussi décrit les mesures que le Sénégal met aujourd’hui en œuvre pour réussir une consolidation budgétaire et surmonter des défis économiques réels, qui ne sont pas propres au seul Sénégal. On constate en effet que le contexte géopolitique mondial actuel entraîne une diminution de l’aide publique au développement et qu’un nombre croissant de partenaires s’orientent davantage vers la poursuite de leurs propres priorités dans un esprit de souveraineté croissante exprimée par la plupart des pays.
Le Sénégal nous a aussi informés qu’en dépit des réformes ambitieuses engagées, des résultats macroéconomiques significatifs ont été enregistrés. Si l’on prend, par exemple, le taux de croissance de l’année passée, il avoisine les 7 %. L’inflation reste conforme aux critères de l’Uemoa, tout en admettant que des difficultés subsistent et qu’un accompagnement d’une institution comme la Banque mondiale – à la fois organisme financier et source de conseils et de savoir – peut s’avérer extrêmement utile.
Le Sénégal compte réellement sur nous pour l’aider à aplanir les difficultés présentes, mais surtout à poser des bases solides et à soutenir de nouveaux programmes susceptibles d’inscrire le pays dans une trajectoire durable de croissance économique inclusive, c’est‑à‑dire créatrice d’emplois et dont les retombées peuvent être équitablement partagées, notamment en faveur des populations les plus vulnérables.
Vous évoquez l’alignement sur les priorités du pays. Parmi les filières identifiées comme porteuses figure l’agriculture. Suite au lancement d’AgriConnect, comment cette initiative pourrait‑elle renforcer la compétitivité, le développement économique et social, tout en favorisant l’inclusion ?
AgriConnect s’inscrit dans ces grandes ambitions du Groupe de la Banque mondiale. Dans de nombreux pays, y compris en Afrique, l’agriculture est le secteur clef qui propulse la croissance, crée des emplois et génère des revenus; pourtant le potentiel demeure sous‑exploité. AgriConnect a été pensé précisément pour tirer le meilleur parti des ressources disponibles dans ce secteur tout en s’attaquant aux défis qui s’y rapportent. Trois défis majeurs lui sont associés.
Tout d’abord, malgré son potentiel, le niveau de production reste faible et les déficits agricoles sont majoritairement comblés par des importations coûteuses. Ensuite, la productivité est faible: les rendements à l’hectare pour la plupart des cultures restent bas, parfois même à horizon des pays du Sud, et ce malgré les efforts déployés. Enfin, c’est un secteur qui emploie un grand nombre d’hommes et de femmes mais qui demeure majoritairement pauvre.
AgriConnect vise donc à accroître la production de manière durable pour répondre durablement aux questions de sécurité alimentaire; renforcer la productivité afin de diminuer progressivement les coûts d’importation et, surtout, créer des emplois de qualité, capables d’attirer la jeunesse vers l’agriculture, avec le soutien de l’État qui doit assurer des conditions de prix favorables et mobiliser des capitaux privés dont le rôle est déterminant dans l’expansion et la modernisation du secteur.
L’un des défis du Sénégal est l’accès à l’électricité. En prenant la région de Tambacounda, sur 2 158 localités, seulement 599 sont électrifiées. Quelles actions ou quels projets la Banque mondiale peut‑elle soutenir pour combler cette fracture énergétique et stimuler l’industrialisation ainsi que la transformation des produits agricoles ?
Le secteur de l’énergie est depuis longtemps une priorité pour la Banque mondiale. Je veux d’abord saluer les efforts que le Sénégal déploie lui‑même, qui l’ont hissé parmi les pays où l’accès à l’électricité est relativement élevé. Le pays se situe aujourd’hui autour de 86 % au niveau national, même s’il existe des disparités marquées selon les régions.
Vous citez un exemple de zone où l’électrification demeure faible et cela illustre la question cruciale de la « dernière étape »: mobiliser les investissements pour accélérer l’électrification dans les zones difficiles d’accès ou rurales. La Mission 300, grande offensive de la Banque mondiale pour accélérer l’électrification, a été conçue précisément pour répondre à cet objectif. Le Sénégal a d’ailleurs été l’un des premiers à proposer un compact, une sorte de pacte réunissant le Sénégal, ses partenaires et ses populations pour accélérer l’électrification.
Cela suppose, bien sûr, des réformes substantielles visant à réduire le coût de l’électricité. Pour cela, il faut soutenir l’offre d’investissement, ce qui se réalisera lorsque le secteur privé investira davantage dans la production et la fourniture d’électricité. Il faut aussi que le Sénégal exploite ses propres ressources comme sources d’énergie: le pays dispose de gaz, et l’électrification à partir du gaz est un avantage que peu de pays possèdent. Le soleil et le vent sont également des ressources exploitables qui, combinées, pourraient permettre un mix énergétique équilibré et accélérer l’électrification.
Le troisième volet concerne l’accompagnement des partenaires, y compris la Banque mondiale. Nous gérons un portefeuille important au Sénégal: au titre du Pades et du Best, nous mobilisons environ 400 millions de dollars. Du côté public, nous sommes prêts à intervenir via l’IDA, ainsi qu’avec l’Ifc et l’agence de garantie, afin de réduire les risques et de créer un cadre plus attractif pour les investissements privés.
Si l’on agrège tous ces éléments, il est possible de mobiliser davantage de ressources financières qui permettront au Sénégal d’accélérer l’électrification et d’atteindre l’objectif d’accès universel à l’électricité d’ici 2029. Vous avez aussi souligné à quel point le secteur privé peut être un vecteur clé de développement et de croissance.
À présent, quels sont les projets ou les perspectives pour dynamiser ce secteur privé, notamment via l’Ifc, afin de générer des emplois et de stimuler la croissance économique ?
Oui, l’Ifc est déjà très présente au Sénégal, apportant des compétences et des conseils aussi bien au gouvernement qu’aux potentiels opérateurs privés. Elle réalise des diagnostics pour déceler les goulots d’étranglement et pour favoriser un climat des affaires plus favorable, capable d’attirer l’investissement. Elle identifie aussi les projets porteurs et aide à leur concrétisation par le conseil et souvent par le financement. Son programme « Champions locaux » commence à faire ses preuves, et plusieurs Sénégalais en ont déjà bénéficié. L’objectif de l’Ifc est clair: multiplier ces champions nationaux. Le rôle de l’Ifc dans ce cadre est crucial, car la création d’emplois passe majoritairement par les petites et moyennes entreprises. Les défis rencontrés par ces PME, de leur création à leur expansion, font l’objet d’un intérêt prioritaire de l’Ifc, qui cherche à proposer des solutions permettant non seulement leur durabilité mais aussi leur capacité à générer les emplois escomptés.
Justement, concernant les PMEs au Sénégal, elles ne captent que 10 % de l’encours bancaire. Comment la Banque mondiale, en coopération avec l’État, peut‑elle agir, notamment via ses mécanismes de garantie, pour faciliter l’accès des PMEs aux financements nécessaires à leurs projets ?
Il s’agit d’un travail de fond qui mobilise à la fois l’ensemble du système financier – banques centrales et banques commerciales – et les cadres macroéconomiques afin d’identifier les risques les plus aigus et de mettre en place des solutions d’atténuation. Par ailleurs, nous utilisons les mécanismes de garantie de la Banque mondiale pour proposer des solutions adaptées à des pays comme le Sénégal, ciblant des secteurs précis.
Pendant cette mission, avec mon collègue chargé des questions financières à la Miga, nous avons formulé une série de propositions et mené de nombreux échanges avec le gouvernement et les acteurs du secteur privé afin de les aider à exploiter l’ensemble des leviers disponibles pour mobiliser davantage de ressources privées, qui restent indispensables pour compléter l’effort gouvernemental.
À présent, au terme de vos visites, quel regard portez‑vous sur le cadre macroéconomique et financier du Sénégal dans l’attente d’un nouveau programme avec le FMI ?
Tout d’abord, nous saluons la consolidation budgétaire proposée et sa mise en œuvre. Les efforts pour mobiliser davantage de ressources domestiques et les other initiatives inscrites dans le plan de redressement économique nous paraissent essentiels et pressants. Le rôle du Sénégal au sein de l’Uemoa mérite d’être souligné, car bien sûr des actions nationales sont nécessaires, mais elles s’inscrivent également dans un cadre sous‑ régional où les questions macroéconomiques et financières relèvent d’une gouvernance partagée.
J’ajouterais l’appui technique que nous apportons via divers projets, notamment en matière d’amélioration de la chaîne des dépenses publiques et de programmation des investissements publics, afin d’obtenir une meilleure cohérence et une plus grande efficacité. Cela inclut aussi l’exploitation du potentiel de l’économie numérique pour réduire les risques de gouvernance, le renforcement des capacités des acteurs et la modernisation des systèmes de gestion dans leur ensemble.
Étant donné que le Sénégal dispose globalement d’un vivier de ressources humaines de qualité, il faut mettre l’accent sur la gestion et l’optimisation de la dépense publique pour améliorer les performances et atténuer les niveaux d’endettement. Il faut rester optimiste tout en prenant des décisions judicieuses, tant sur les politiques économiques que sur la stratégie d’endettement.
Les ressources financières deviennent de plus en plus rares au niveau mondial, voire régional. Sur quels leviers le Sénégal peut‑il s’appuyer pour exploiter pleinement ses potentialités ?
La question mérite d’être analysée sous deux angles internes. D’une part, l’élargissement de l’assiette fiscale: l’économie est largement informelle, mais il existe des niches qui peuvent être mobilisées afin d’intégrer dans l’assiette fiscale toutes les personnes et entreprises capables d’y contribuer. D’autre part, l’efficacité de l’utilisation des ressources mobilisées: mieux elles sont gérées, meilleures seront les performances de la gestion publique. C’est pourquoi j’évoquais plus tôt la nécessité d’un ciblage plus précis des investissements publics et d’une définition plus rigoureuse des politiques publiques. Par ailleurs, même si les ressources disponibles restent modestes en valeur, des ressources concessionnelles existent au sein d’institutions comme la Banque mondiale, attribuées selon les performances globales du pays et sur une période suffisamment longue pour soutenir des projets d’envergure.
Heureusement, le Sénégal conserve une très bonne réputation auprès d’institutions comme la Banque mondiale, ce qui lui permet d’accéder à ces ressources concessionnelles. Il importe désormais de veiller à mobiliser ces ressources en temps utile et de les employer conformément aux objectifs des projets et aux plans d’exécution qui les guident.
Quels sont les projets et les perspectives pour renforcer davantage les interventions de la Banque mondiale au Sénégal ?
Le Groupe de la Banque mondiale souhaite d’abord s’aligner pleinement sur les priorités de développement économique et social du Sénégal, en s’appuyant sur des principes directeurs clairs comme la sélectivité, c’est‑à‑dire investir dans les secteurs où la contribution à la création d’emplois et à la valeur ajoutée du PIB est la plus marquée. À ce titre, les domaines déjà évoqués – électricité, agriculture, capital humain (éducation et santé), eau et assainissement, mobilité urbaine, connectivité physique et numérique – demeurent des priorités non seulement pour le Sénégal mais aussi pour la Banque mondiale, car ils constituent des leviers fondamentaux pour la création d’emplois.
Dans le cadre de la Vision 2050, le Sénégal privilégie une approche fondée sur la territorialisation afin de réduire les écarts d’accès aux services. Par ailleurs, une orientation par chaînes de valeur, notamment dans le secteur agricole, vise à transformer une plus grande part des produits localement afin de générer de la valeur ajoutée sur le territoire. Sur le plan prospectif, des discussions portent sur l’évolution et la concentration du portefeuille: près de 4 milliards de dollars aujourd’hui répartis sur 29 projets pourraient être consolidés en un nombre plus restreint mais de plus grande ampleur. Un autre défi réside dans le rythme d’exécution de certains projets: des retards de décaissement s’expliquent par divers facteurs, et pas uniquement par des lenteurs administratives sénégalaises. Nous assumons aussi notre part de responsabilité et sommes en train de lancer des réformes importantes pour que les projets soient mieux préparés et exécutés dans des conditions optimales.
Par Demba DIENG