Alors que les répercussions d’une controverse née sur les réseaux sociaux à l’issue de la finale de la CAN 2025-2026 semblaient pouvoir brouiller la relation entre Dakar et Rabat, la sagesse et le réalisme des dirigeants (S.E.M Bassirou Diomaye Faye et Sa Majesté Mouhamed-V) des deux nations ont pris le pas. Un échange téléphonique entre le Premier ministre sénégalais Ousmane Sonko et son homologue marocain Aziz Akhannouch a non seulement apaisé les tensions, mais aussi réaffirmé la volonté commune d’approfondir un partenariat d’envergure historique. Cette dynamique se matérialisera par la tenue, du 26 au 28 janvier 2026 à Rabat, de la 15e session de la Grande Commission Mixte Sénégal-Maroc. Un rendez-vous diplomatique et économique majeur qui illustre la résilience et la maturité d’un lien ancestral, tissé par une proximité socioculturelle et religieuse remarquable entre deux peuples frères.
Au-delà du symbole, cette commission s’inscrit dans un contexte international complexe où la coopération Sud-Sud s’impose comme une nécessité stratégique pour l’autonomie et le développement des nations africaines. Elle offre l’opportunité de transformer une relation déjà dense en un partenariat économique mutuellement bénéfique, capable de rééquilibrer les échanges et de dynamiser les économies des deux pays.
1. Les enjeux économiques de la 15ème Commission Mixte pour le Sénégal : Au-delà du déficit commercial
Pour le Sénégal, les enjeux de cette rencontre sont pluriels et s’inscrivent dans la vision gouvernementale de la « rupture », portée par le Premier ministre Ousmane Sonko, axée sur la souveraineté économique et les retombées concrètes pour les populations.
Premier enjeu : attirer des investissements structurants. Le Sénégal, en phase d’accélération de la VisionSénégal 2050, cherche à attirer davantage d’IDE marocains, reconnus pour leur expertise dans des secteurs clés. Les attentes portent notamment sur les énergies renouvelables, où le Maroc occupe une position de leader continental, et sur l’agro-industrie, essentielle pour la sécurité alimentaire et l’export. La présence de groupes financiers et de crédit marocains, comme la Banque Centrale Populaire (BCP) ou Attijariwafa bank, est perçue comme un avantage compétitif majeur pour financer ces projets et soutenir les entreprises sénégalaises.
Deuxième enjeu : le transfert de technologies et de savoir-faire. La coopération ne doit pas se limiter aux flux financiers. Dakar souhaite un partenariat qui permette un réel transfert de compétences dans des domaines tels que la logistique portuaire, la transformation des produits agricoles et la gestion des services publics, secteurs dans lesquels les entreprises marocaines excellent.
Troisième enjeu : affermir la position du Sénégal comme hub régional. En renforçant sa coopération avec le Maroc, le Sénégal ambitionne de devenir la porte d’entrée privilégiée des produits et investissements marocains en Afrique de l’Ouest. Cela passe par des accords facilitant les échanges et des investissements conjoints dans les infrastructures de connectivité.
Quatrième enjeu : capitaliser sur les liens humains et religieux. La profonde affinité culturelle et la gestion commune de l’héritage religieux (sufisme, échanges entre Oulémas) constituent un capital de confiance unique. Ce « soft power » partagé doit servir de socle à des initiatives économiques conjointes dans les industries culturelles, le tourisme religieux et l’éducation.
2. Rééquilibrer la balance commerciale : Un impératif pour un partenariat durable
Le déficit commercial du Sénégal vis-à-vis du Maroc, estimé à environ 104 milliards de FCFA en 2024, est l’expression visible des déséquilibres à corriger. Ce gap s’explique par des importations sénégalaises variées (produits pétroliers raffinés, engrais, produits manufacturés, matériaux de construction) face à des exportations encore peu diversifiées et concentrées (principalement l’acide phosphorique, quelques produits agricoles et le zircon).
Pour inverser cette tendance, une action concertée s’impose :
· Diversification et valorisation des exportations sénégalaises : il faut aller au-delà des matières premières. Le Sénégal doit promouvoir activement auprès du marché marocain des produits à plus forte valeur ajoutée : produits agroalimentaires transformés (fruits, légumes, huîtres), produits de l’aquaculture, cosmétiques à base de ressources locales, et services numériques. La création de corridors logistiques dédiés et l’harmonisation des normes sanitaires et phytosanitaires sont cruciales.
· Encourager la co-localisation industrielle : Les entreprises marocaines implantées au Sénégal doivent être encouragées, à travers des partenariats public-privé et un cadre réglementaire incitatif, à se fournir davantage localement et à intégrer des sous-traitants sénégalais dans leurs chaînes de valeur. Cela réduirait les importations et dynamiserait le tissu productif local.
· Lever les obstacles non-tarifaires : La Commission Mixte doit être l’occasion d’identifier et de lever les barrières administratives, douanières et réglementaires qui freinent encore les exportations sénégalaises vers le Maroc.
· Promouvoir les investissements sénégalais au Maroc : L’équilibre passe aussi par une dynamique d’investissement bilatérale. Les entreprises sénégalaises performantes dans les services, les BTP ou l’agroalimentaire pourraient être accompagnées pour conquérir le marché marocain, bénéficiant en retour de l’expertise des institutions financières marocaines présentes sur place.
3. Le poids des entreprises marocaines au Sénégal : Un acteur économique majeur
L’implantation des entreprises marocaines au Sénégal est profonde et stratégique. Elles ne se limitent pas à des opérateurs économiques, elles constituent des partenaires structurants de l’économie sénégalaise.
· Agroalimentaire & Distribution : Le groupe ONA (désormais Al Mada) via ses filiales, et COSUMAR, jouent des rôles clés. Ils participent à la sécurité alimentaire, à la transformation locale et ont déployé des réseaux de distribution modernes.
· Banque & Finance : Ce secteur est sans doute le plus visible et le plus déterminant. Attijariwafa bank (anciennement SGBS) et Banque Centrale Populaire (BCP) dominent une part importante du paysage bancaire sénégalais. Leur présence a modernisé le secteur, élargi l’accès au crédit pour les entreprises et les particuliers, et financé de nombreux projets d’infrastructures. Leur connaissance du terrain africain en fait des interlocuteurs privilégiés pour les investisseurs internationaux.
· Assurance : Wafa Assurance (groupe Attijariwafa bank) et Sanad (groupe Caisse de Dépôt et de Gestion marocaine) sont des leaders du secteur.
· BTP & Infrastructures : Le géant Addoha (cimenterie, immobilier) a fortement animé le secteur du BTP au Sénégal. D’autres groupes sont actifs dans les travaux publics et les grandes infrastructures.
· Télécoms & Services : Maroc Telecom (IAM), actionnaire majoritaire de Moov Africa (anciennement Tigo), est un acteur historique des télécommunications.
· Énergie : Des entreprises marocaines prennent une place croissante dans les projets d’énergies renouvelables (solaire, éolien).
Portée globale : Ces entreprises génèrent des milliers d’emplois directs et indirects, forment la main-d’œuvre locale, paient des impôts et soutiennent le développement des compétences. Elles sont devenues des piliers du paysage économique sénégalais. Leur ancrage local, via l’emploi et la gestion locale, constitue un facteur d’intégration et de stabilité.
4. Bilan des accords et perspectives : Vers une coopération rééquilibrée et tournée vers l’avenir
Le bilan de la coopération est globalement positif mais marqué par une asymétrie qui invite à un rééquilibrage.
Points positifs : La relation est institutionnalisée (Accord de partenariat privilégié de 2006, multiples accords sectoriels). Elle a permis des investissements importants, un transfert partiel de savoir-faire, et une intégration financière réussie. La facilitation des visas pour les chefs d’entreprise demeure un acquis précieux.
Limites identifiées : Le déficit commercial persistant et la concentration des investissements marocains dans des secteurs captifs (finance, télécoms, ciment) plutôt que dans l’industrialisation lourde ou la recherche et développement partagée constituent des points de friction importants.
Perspectives de rééquilibrage :
1. Négocier des « Accords Gagnant-Gagnant » sectoriels : par exemple, un partenariat dans le domaine pharmaceutique pour créer une unité de production de médicaments essentiels au Sénégal, utilisant des principes actifs marocains. Dans l’agriculture, des joint-ventures pour établir des pôles de transformation de fruits tropicaux destinés à l’exportation vers le Maroc et au-delà.
2. Créer un Fonds d’Investissement Commun : alimenté par les deux parties, il financerait conjointement des projets prioritaires pour le Sénégal (industrie légère, logistique, numérique) tout en offrant des rendements sécurisés aux investisseurs marocains.
3. Renforcer la coopération triangulaire : associer l’expertise marocaine et les ressources/sociétés sénégalaises pour conquérir ensemble des marchés tiers en Afrique de l’Ouest, dans une logique purement Sud-Sud.
4. Institutionnaliser un dialogue permanent sur les déséquilibres : la Commission Mixte ne doit pas rester un événement ponctuel, mais s’appuyer sur un comité de suivi économique permanent capable de surveiller les déséquilibres et de proposer des correctifs en temps réel.
Conclusion
La 15e Commission Mixte Sénégal-Maroc est bien plus qu’un simple rendez-vous diplomatique. Elle constitue le banc d’essai de la capacité des deux nations à transformer une relation historique et affective en un partenariat économique novateur, équilibré et tourné vers l’avenir. En capitalisant sur leurs avantages comparatifs complémentaires, en faisant des institutions financières marocaines un levier de financement de projets communs, et en s’appuyant sur les liens socioreligieux profonds, le Sénégal et le Maroc peuvent écrire un nouveau chapitre de la coopération Sud-Sud. Un chapitre où le développement économique mutuel et la souveraineté partagée deviendraient la norme, pour le bénéfice de leurs peuples et en tant que modèle inspirant pour tout le continent africain.