Le paradoxe est saisissant et persiste dans toute son étonnante complexité. Le Sénégal demeure une terre d’élevage où des centaines de milliers de foyers tirent leur revenu de ce secteur. Pourtant, le pays continue d’importer environ 300 millions de litres de lait chaque année, et le coût des produits laitiers dépasse les 65 milliards de FCFA annuellement.
À l’heure où le président Bassirou Diomaye Faye appelle à forger un Pacte national de souveraineté alimentaire, la filière lait illustre une part importante des défis nationaux : produire localement, organiser la collecte dans les zones parfois reculées, transformer à des coûts compétitifs et parvenir, au bout de la chaîne, à convaincre le consommateur. Dans ce contexte, un entrepreneur sénégalais œuvre depuis près de deux décennies à démontrer qu’un autre modèle est envisageable.
Transformer le lait produit localement en une véritable filière industrielle
En 2007, Bagoré Bathily, vétérinaire de formation, fonde La Laiterie du Berger, et son pari est perçu comme allant à contre-courant. L’industrie laitière du Sénégal repose en grande partie sur des poudres importées, moins coûteuses et disponibles toute l’année. Il choisit plutôt d’organiser la collecte auprès des éleveurs du nord du pays et d’en faire la matière première d’une véritable entreprise agroalimentaire.
Des débuts modestes mais structurants : environ 200 éleveurs partenaires et un chiffre d’affaires de 250 millions de FCFA
En 2025, La Laiterie du Berger affiche un chiffre d’affaires de 29 milliards de FCFA, collabore avec près de 8 000 éleveurs et emploie directement près de 1 000 personnes. L’entreprise estime que ses achats de lait injectent près de 2 milliards de FCFA chaque année dans l’économie pastorale et elle distribue désormais ses produits dans quelque 35 000 points de vente.
Cette réussite ne signifie toutefois pas que le problème du lait sénégalais est résolu. Le pays demeure fortement dépendant des importations et les producteurs locaux doivent composer avec le coût des aliments pour bétail, la saisonnalité de la production, les difficultés de collecte et la concurrence des poudres importées.
Mais l’expérience de La Laiterie du Berger permet au moins de poser la question autrement : quels mécanismes faut-il mettre en place pour transformer une production locale en véritable filière industrielle ?
Un partenariat pérenne, tissé sur le long terme
Une partie des éléments de réponse se trouve aussi dans le choix des partenaires. Dès les premières années, La Laiterie du Berger a su s’appuyer sur des partenaires internationaux afin d’accélérer son développement tout en restant profondément ancrée dans la filière sénégalaise. Le soutien de Danone a notamment contribué à renforcer les capacités industrielles de l’entreprise, à structurer la collecte du lait local et à accompagner l’émergence d’un modèle qui associe transformation agroalimentaire et soutien à des milliers d’éleveurs.
Cette trajectoire a été mise à l’honneur en mai dernier à Nairobi lors d’Africa Forward, rendez-vous organisé par le Kenya et la France sur les nouvelles dynamiques économiques du continent et les partenariats susceptibles de soutenir l’investissement, l’entrepreneuriat et la création de valeur locale. Bagoré Bathily y a partagé l’expérience de La Laiterie du Berger comme exemple d’une entreprise africaine réussissant à conjuguer croissance industrielle, ancrage territorial et coopération avec des partenaires internationaux.
En marge du sommet, Bassirou Diomaye Faye a reçu les deux dirigeants. Les échanges ont porté sur le développement des filières locales, la transformation agroalimentaire et le renforcement des investissements productifs au Sénégal. Un exemple qui résonne avec les priorités actuellement affichées par Dakar : attirer des capitaux étrangers, mais aussi obtenir davantage de transformation locale, d’emplois et de valeur créée dans les territoires.
Observer ce qui fonctionne ailleurs
Le Sénégal observe d’ailleurs d’autres expériences africaines. Début 2025, le ministre de l’Agriculture et de l’Élevage s’était rendu en Ouganda, où la filière laitière a connu un essor significatif au cours des dernières années. Le pays produit aujourd’hui environ 3,5 milliards de litres de lait par an, après avoir investi dans les infrastructures, les coopératives, la productivité et l’accompagnement des éleveurs.
Les réalités sénégalaise et ougandaise diffèrent évidemment, mais l’expérience montre qu’une dépendance marquée vis-à-vis des importations peut être atténuée progressivement lorsque production, collecte, transformation et débouchés sont travaillés de concert. C’est précisément le défi qui est posé au Sénégal aujourd’hui.
Le 21 juillet dernier, Bassirou Diomaye Faye appelait scientifiques, producteurs, entreprises et investisseurs à construire une agriculture capable de répondre plus pleinement aux besoins du pays. Dans le domaine laitier, une partie du chemin est déjà parcourue. Après presque vingt ans, Bagoré Bathily et La Laiterie du Berger ont surtout démontré une chose : entre l’éleveur sénégalais et le pot de yaourt vendu à Dakar, il est possible de bâtir une véritable économie locale.
Reste désormais à faire en sorte que cette réussite ne demeure pas une exception.