Inaf, inaf, inaf !
Nos écrans agissent aujourd’hui comme des miroirs saisissants de notre société. À travers les séries, des millions de spectateurs rient, versent des larmes, s’identifient et parfois s’en inspirent. Mais faut-il tout montrer, au risque de banaliser ce qui fragilise collectivement ?
Quand le maraboutage devient banal
Prenons un exemple concret : le rôle d’Oumou Thiam dans Babeel, produit par Marodi. Elle incarne l’exemple même de l’acharnement et de l’absence d’élégance, multipliant les rites maraboutiques sans jamais en subir les répercussions. Tout lui semble acquis. Seule sa fille paraît payer les conséquences. La transmission d’un héritage se confirme ici comme réalité, mais pourquoi enfermer la progéniture dans une fatalité héritée ? Ce motif, trop fréquemment répété, finit par nourrir une fascination malsaine pour le maraboutage et en normaliser la place dans nos imaginaires.
Je suis convaincu de l’importance de transmettre nos savoirs autochtones, de mettre en valeur nos héritages culturels et symboliques. Néanmoins, certaines pratiques exigent d’être interrogées. Entre préserver ce qui nous élève et mettre en lumière ce qui nous abaisse, il existe une ligne rouge qu’il ne faut pas franchir.
Cette frontière revêt une importance d’autant plus grande lorsque nos séries ne s’adressent pas qu’au Sénégal; elles voyagent largement vers la diaspora africaine et au-delà.
Il me semble — et cela ne relève pas d’un mythe urbain — qu’au sein de nos communautés existent des gens de savoir, des érudits et des initiés qui soignent, apaisent, accompagnent ou érigent. La spiritualité et les savoirs endogènes ne sont pas fondamentalement maléfiques. Le souci vient du fait que le récit audiovisuel les cantonne presque toujours à ce seul rôle. Les producteurs disposent du levier pour montrer cette diversité, nuancer les représentations et proposer une vision plus riche et équilibrée de nos pratiques culturelles. Cela ne réduirait en rien le dynamisme dramatique ou la créativité des séries : au contraire, cela pourrait ouvrir des intrigues plus profondes et rendre les personnages plus complexes, tout en renforçant la dignité et l’image positive de notre culture, ici et à l’étranger.
Le pouvoir des séries sur notre imaginaire
Récemment, dans un groupe Facebook de femmes noires en France, j’ai assisté à une conversation où une internaute, quasi spontanément, interrogeait des Sénégalaises sur le sens d’un talisman en forme de corne trouvé dans la boîte à gants de sa voiture. Ce n’est pas neutre ! Pourquoi ce questionnement autour du maraboutage, comme si cela faisait partie intégrante de notre identité ? Parce que nos productions audiovisuelles donnent parfois cette impression : que le maraboutage occupe une place omniprésente, au point de devenir une véritable « spécialité culturelle ». C’est ainsi que naît et se propage un stéréotype. Le défaire n’est pas aussi simple qu’on pourrait le croire.
Impact international et soft power
Ce qui est en jeu ici, c’est notre influence douce, notre soft power. Le secteur audiovisuel constitue un levier puissant d’influence culturelle et de rayonnement à l’échelle mondiale. Il peut nourrir la fierté et mettre en valeur notre créativité, tout en tissant des passerelles avec le reste du monde. En revanche, il peut aussi nous réduire à des clichés simplistes si nous ne faisons pas attention aux récits que nous mettons en avant.
Les studios sénégalais, notamment Marodi TV et Even Prod, ont démontré leur savoir-faire et la beauté de leurs réalisations, et on peut les saluer pour cela. Ils savent capter l’attention, toucher les émotions et divertir. Toutefois, ce pouvoir s’accompagne d’une obligation : comprendre que le récit modèle les audiences, guide les discussions et inscrit durablement des images dans les consciences, ici comme à l’international.
Alors pourquoi ne pas prendre possession de cette énergie pour explorer des horizons inédits ? Mettre en lumière nos solidarités, nos innovations, nos résistances et nos élans d’espoir. Proposer des récits qui savent divertir tout en élevant, qui dérangent autant qu’ils motivent.
Et demain ? Une prospective nécessaire
Imaginer l’avenir de nos productions audiovisuelles, c’est refuser de se cantonner à des recettes faciles qui tirent profit du sensationnel autour du maraboutage. C’est se poser la question suivante : quels récits voulons-nous proposer aux générations à venir et à l’audience mondiale qui nous observe ?
Nos séries pourraient aussi devenir des ateliers d’imaginaire collectif, mettant en lumière l’inventivité de notre jeunesse, les innovations technologiques locales, la vitalité de nos langues, et les combats des femmes pour l’autonomie et la dignité. Elles pourraient célébrer nos solidarités communautaires, nos savoirs endogènes positifs, nos réussites en éducation, en entrepreneuriat ou en écologie. Notre patrimoine spirituel et culturel est vaste: le Ndeup comme rituel de guérison et d’apaisement, les Saltigués comme gardiens de mémoire et de connaissance, les bois sacrés et les fétiches qui structurent encore la vie de certaines communautés. Autant d’éléments porteurs de sens et de richesse symbolique qui méritent d’être montrés, explorés et valorisés au sein de nos créations.
Un tel choix narratif ne diminuerait en rien la qualité des séries. Bien au contraire, il pourrait élargir leur audience et amplifier leur impact. Car le public, autant local qu’international, ne cherche pas uniquement à être diverti : il souhaite aussi être inspiré.
Ce public, évidemment, n’est pas condamné à demeurer prisonnier de la peur et du mystère surnaturel. Il est prêt à autre chose.
Alors n’est-ce pas à vous, les producteurs, d’opter pour une création responsable, qui nous fait progresser sans diminuer la richesse de vos univers ?