Publié en 2025, par les éditions Le Lys Bleu, « Les ténèbres de l’absurde » de Saër Maty Ba s’inscrit dans une veine introspective où la quête identitaire prend forme romanesque. À travers le destin déstructuré de Marie Madeleine, l’auteur explore dans son roman l’errance contemporaine, entre déracinement, affection et vertige existentielle.
S’aventurer dans « Les Ténèbres de l’absurde » (180 pages) revient à s’embarquer dans une traversée intérieure où le sens se dérobe autant qu’il se reconstruit, à l’image de l’expérience littéraire proposée par Inès Senghor dans « Le miel du crabe ».
À l’heure où se multiplient les identités et les appartenances qui se chevauchent, la question des origines occupe une place plus brûlante que jamais. Saër Maty Ba ne se contente pas d’observer ce phénomène: dans ce nouveau roman, il s’écarte des seules pièces du puzzle historique pour s’aventurer dans un domaine qui lui est cher: la psychologie humaine. Il convoque trois conflits — la Guerre d’Indochine, la Guerre du Vietnam et la Guerre d’Algérie — pour structurer les trajectoires de ses personnages. « Des guerres sans lesquelles Marie Madeleine et Omar n’auraient pas existé », affirme-t-il.
Ces conflits, poursuit l’auteur, ont déclenché les choix de leurs parents, les poussant vers une voie qui ne laisse guère d’alternative. Le récit intime s’entrelace alors avec la violence du monde: les protagonistes héritent d’un déplacement, d’une rupture inaugurale. Pour se comprendre, Marie Madeleine et Omar doivent, explique-t-il, puiser dans les fragments mémoriels légués par ces guerres, dans ces ténèbres de l’absurde.
À travers ces itinéraires, Saër Maty Ba met en lumière la persistance des traumatismes coloniaux. Ces guerres, rattachées à une même puissance impériale, portent une défaite dont les effets se prolongent. La France, observe-t-il, continue d’en subir les conséquences, d’abord chez Marie Madeleine, puis chez Omar.
Héritages en guerre, identités en éclats
Ainsi, l’auteur ancre sa réflexion dans une dimension plus organique. « Le sol nourrit le processus d’identification », note-t-il, évoquant le besoin d’aller sonder les ténèbres des origines. L’identité s’y déploie alors comme un réseau mouvant, profond, sans fin.
Ba revient sur le contexte du roman: « À travers l’enseignement du cinéma et de la littérature ces 25 dernières années, j’ai eu l’opportunité de construire de nombreux modules. Ce que je n’ai pas vu, ce sont des histoires racontées du point de vue d’enfants orphelins vietnamiens, adoptés par l’église catholique, ou encore de celui des enfants de harkis ».
Ainsi, à travers le personnage central de Marie Madeleine, figure symptomatique d’une époque marquée par les fractures intimes et les blessures, l’auteur organise une véritable descente en soi. Adoptée en Asie, élevée en Europe, aimant un homme d’origine africaine, devenue diplomate, Marie Madeleine incarne la mobilité triomphante du XXIe siècle. Mais sous cette réussite lisse perce une faille. Plus l’espace géographique s’élargit, plus l’espace intérieur s’approfondit.
Traumatisée, habitée par une mémoire douloureuse qui altère sa perception du monde, elle avance dans le récit comme on chemine sur une ligne de crête: entre effondrement et résilience. Sa quête ne vise pas seulement à comprendre un passé, mais à reconquérir une identité.
Le roman interroge ainsi l’« être-lui-même » dans sa dimension la plus vertigineuse. Qui suis-je lorsque mes repères vacillent ? Que me reste-t-il lorsque le trauma a fissuré mes certitudes ?
Marie Madeleine devient le laboratoire sensible d’une réflexion sur l’ipséité, cette part irréfragable de l’être que nul événement ne devrait pouvoir effacer, mais que la vie met pourtant à rude épreuve.
Mais au-delà de l’introspection, une autre question parcourt l’œuvre, d’une gravité encore plus forte: celle de l’héritage. Que laissera-t-elle sur cette planète ? Quelle trace peut espérer une conscience fragilisée par la douleur ? « Comment donner la vie quand on ne sait pas d’où l’on vient ? », s’interroge l’héroïne.
L’écriture de Saër Maty Ba se déploie alors comme une méditation sur la transmission, non seulement matérielle ou sociale, mais existentielle. Il ne s’agit pas seulement de survivre; il s’agit de donner sens. La quête des origines n’est pas une simple curiosité biographique; elle constitue une nécessité existentielle.
Fidèle à une ligne esthétique qu’il ne dément jamais, l’auteur poursuit, ouvrage après ouvrage, une entreprise d’exploration culturelle d’une densité rare. Son écriture, nourrie d’une érudition manifeste et d’une culture générale solidement érigée, s’autorise de longs développements factuels, au point que le lecteur pourrait parfois avoir l’impression de lire un essai plutôt que de la fiction.
Pourtant, au fil des pages, la matière romanesque se fait jour. Les dialogues apparaissent progressivement, avec discrétion mais avec leur importance, comme des respirations dans l’architecture serrée du texte. Certes, ils ne sont pas omniprésents; leur austérité pourrait surprendre les amateurs d’échanges soutenus. Mais ce choix souligne une intention assumée par l’auteur.
Ainsi se déploie une œuvre à la tonalité singulière, marquée par une exigence stylistique constante et une discipline narrative austère. Loin des facilités, Saër Maty Ba privilégie la densité, la précision et la tenue. Son style, à la fois érudit et maîtrisé, s’adresse à un lectorat attentif, capable d’apprécier la lente maturation des idées et la noblesse d’une prose qui évite la superficialité.
Une héroïne face à ses fractures intimes
La relation avec Omar introduit une dimension affective déterminante. L’amour, loin de réparer les blessures, les met en lumière et agit comme un miroir qui grossit les incertitudes de Marie Madeleine. Peut-on aimer sans se connaître ? Peut-on bâtir un avenir lorsque le passé reste une énigme ? Le texte ne répond pas de façon frontale: il laisse le doute irriguer la narration.
Ce qui frappe, enfin, c’est la cohérence entre la trajectoire du personnage et les enjeux du monde contemporain. Derrière l’errance intime se dessinent les grandes problématiques actuelles: migration, hybridité culturelle, héritage invisible. Sans sombrer dans un discours théorique, l’auteur inscrit son récit dans une réflexion plus vaste sur la condition diasporique.
« Les ténèbres de l’absurde » est un roman exigeant, parfois inconfortable, mais profondément humain. Il place le lecteur dans une zone de questionnement où les certitudes vacillent. Et c’est précisément dans cette obscurité assumée que l’ouvrage puise sa force.
Rien que le titre impose le silence. Dans cette alliance se lit une atmosphère suffocante, comme une nuit qui ne promet pas l’aube. Les ténèbres ne signifient pas simplement l’absence de lumière; elles incarnent ce moment où l’on ne distingue plus le vrai du faux, où les certitudes se fissurent sans bruit. Et l’absurde, loin d’être une notion abstraite, est une gifle quotidienne, une incohérence qui s’infiltre dans les gestes les plus ordinaires.
« Lorsque l’absurde regarde dans le miroir, il est prêt à se révolter, et il sait comment. Mais nous autres, qui regardons l’absurde fixer le miroir, nous voyons son dos, son envers, les rhizomes d’ombres qui l’ont tissé, les trous noirs, sinon les boîtes noires, mystérieuses, insaisissables, à pouvoir de pesanteur », affirme l’auteur.
Munis d’une capacité d’action, ajoute-t-il, ils lui donnent vie et n’ont de cesse de projeter l’absurde vers leurs propres profondeurs : « Alors, ces ténèbres peuvent faire l’objet d’investigations, de travail créatif, d’écriture et de réécriture. »
Saër Maty Ba, enseignant en cinéma, études culturelles, anglais avancé et littératures anglo-saxonnes, poursuit son œuvre en s’inscrivant dans une dynamique de continuité et de renouvellement. Il a publié, notamment, « Le Serment du maître ignorant » (2020), « Pulsions », en 2023 et « Ia, blues et psychos en balade » (2024).