À travers le « Tourou Mbossé », certains Kaolackois poursuivent l’hommage à Mbossé Coumba Djiguène, figure tutélaire de la ville, incarnée dans la tradition par le varan, dit « Bar Mbossé ».
KAOLACK – Lundi 10 août. Il est 18 heures. La plage de Wakh Niominka est saturée de monde. Habillés majoritairement de blanc, des participants venus de divers quartiers de Kaolack avancent sous une escorte policière rassurante. C’est le « Tourou Mbossé », une manifestation majeure du calendrier culturel de la capitale du Saloum.
À Rufisque, on évoque la légende « Mame Coumba Lamb ». À Saint-Louis, on parle de « Mame Coumba Bang ». À Kaolack, on entretient le souvenir de « Mbossé Coumba Djiguène ».
Pour comprendre l’histoire de ce génie protecteur, il faut remonter dans les mémoires anciennes du Saloum. D’après les récits transmis par les descendants, Mbossé Coumba Djiguène appartiendrait à la lignée Ndiégadoum.
Son grand-père, un « Lamane » issu de l’ancienne noblesse terrienne sérère, aurait quitté le Baol pour s’établir au Saloum, où il fut accueilli par Mbégane Ndour, alors souverain du royaume de Saloum.
La coutume raconte que Ndjira, la mère de Mbossé, s’installa à Kaolack, près du bras de mer. C’est dans ce cadre aquatique que Mbossé aurait grandi.
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Le récit attribue à Mbossé une aptitude à se métamorphoser en varan pour se mouvoir dans l’eau, avant de reprendre son apparence humaine lorsqu’elle se rendait au marché. Ainsi naquit l’image du « Bar Mbossé », le varan devenu symbole et génie tutélaire de Kaolack.
Depuis plusieurs années, chaque année, durant la première semaine du mois d’août, un rituel est organisé par les descendants. Des offrandes, notamment du lait caillé et des galettes à base de mil, sont présentées au bénéfice du génie tutélaire de Kaolack. Des prières sont également adressées pour l’aide, la prospérité de la cité et du pays.
« Ce rituel est un legs ancestral qui, ces dernières années, a gagné une ampleur sans précédent. C’est un honneur de poursuivre la tradition de nos ancêtres. Nous devons la préserver et la transmettre, avec un seul vœu : que Kaolack et le Sénégal vivent dans la paix », confie la prêtresse Adja Arame Sall, membre de la famille de Mbossé.
Un patrimoine féminin
Ainsi, dans la métropole du Saloum, le varan ne laisse personne indifférent. Pour les fidèles de cette tradition, l’animal est étroitement associé à Mbossé Coumba Djiguène et bénéficie d’une place privilégiée dans l’imaginaire collectif.
Cette alliance entre l’animal et la mémoire de la cité est si marquante que le varan est devenu une véritable icône symbolique de Kaolack.
« La sauvegarde de Mbossé passe d’abord par la connaissance. On ne peut préserver ce que l’on ignore. Il faut éveiller les consciences et permettre aux jeunes de connaître l’histoire et la culture de leur territoire », conseille Diouma Seck, directrice du Centre culturel régional.
L’un des traits les plus remarquables du « Tourou Mbossé » est l’importance donnée aux femmes. En effet, la transmission du rituel s’effectue essentiellement par la lignée féminine.
« Ce sont elles qui détiennent le savoir rituel et qui assurent la continuité de la cérémonie », affirme un enseignant à la retraite, aussi membre de la famille.
Selon lui, cette particularité confère à la cérémonie une dimension anthropologique particulièrement intéressante.
« Cela montre comment, dans certaines traditions anciennes, les femmes ont occupé le rôle de gardiennes de pans essentiels de la mémoire collective. Derrière le cérémonial se dessine une histoire de transmission familiale où chaque génération reçoit non seulement un rite, mais aussi un récit, des lieux, des interdits et une responsabilité », précise-t-il.
Pour les membres de la famille, cette rencontre est avant tout un devoir de mémoire. Un héritage qu’ils souhaitent transmettre aux générations futures afin que l’histoire de Mbossé ne tombe pas dans l’oubli avec les anciens.
« C’est un héritage ancestral. Il nous revient, en tant que jeunes, de veiller dessus. Demain, nous serons appelés à le transmettre à nos enfants pour qu’à leur tour ils perpétuent la tradition », explique Pape Meissa Diop, membre de la famille.
Venue spécialement de Dakar, cette femme, active dans le commerce, ne cache pas sa joie de se réunir au milieu des siens.
« Chez moi, c’est un rendez-vous annuel. Il serait impensable de manquer cet événement si important pour notre culture. Les anciens ont pleinement joué leur rôle. À nous de prendre le relais pour que Mbossé demeure éternel », affirme-t-elle.
Comme cette descendante de Mbossé, ils sont nombreux à rejoindre Kaolack pour participer à cette cérémonie.
Une pratique jugée animiste
A Kaolack, l’épisode de Mbossé est vécu intensément par ses descendants et au-delà. Or, la cité évolue, s’agrandit et se modernise.
Les coutumes anciennes reculent peu à peu, tandis que les jeunes générations sont de plus en plus exposées aux influences culturelles extérieures. Certains assimilent même le rituel à des pratiques animistes.
Pour autant, les descendants affirment leur appartenance à l’islam. Ils présentent cette tradition comme l’expression de leur attachement à leurs ancêtres et à leur histoire.
« Je suis musulmane et adepte de Cheikh Tijjani. Pendant la cérémonie, nous invoquons Dieu, nous prions pour la paix et la concorde aussi bien à Kaolack, au Sénégal que dans le monde », rappelle la prêtresse Adja Arame Sall.
Cette dimension éclaire aussi la complexité du phénomène Mbossé. Il se situe en effet à l’intersection de la mémoire, de la tradition, de la spiritualité populaire et de l’identité culturelle.
Dans ce cadre, la transmission devient le principal défi. Aujourd’hui, le « Tourou Mbossé » figure désormais au programme culturel de la région de Kaolack.
Le Centre culturel régional voit en « Mbossé » un patrimoine immatériel à préserver et à promouvoir. Cette reconnaissance ouvre de nouvelles perspectives.
« Des totems similaires se célèbrent dans tout le pays, notamment à Rufisque, à Saint-Louis ou encore à Fatick. À Kaolack, le « Tourou Mbossé » existe depuis plusieurs années et repose toujours sur une famille. L’événement se déroule en une journée, avec son budget. Il faut encourager cela avec le soutien des autorités. Telle est la plaidoyer que nous portons collectivement. C’est un élément culturel majeur pour la région de Kaolack », ajoute Diouma Seck, directrice du Centre culturel régional.
MAME MODY MBOUP, ENSEIGNANT ET COMMUNICATEUR: « Il faut un Musée et un carnaval du Mbossé »
KAOLACK – Mame Mody Mboup, enseignant retraité, est un habitué du « Tourou Mbossé ». Chaque année, il rejoint la fameuse plage de Wakh Niominka, avec la même ferveur.
« C’est un événement fermement ancré dans le calendrier culturel de la ville. Il se déroule durant l’hivernage. Entre août et septembre, la famille gardienne du Mbossé, aux côtés des habitants de la cité, rend hommage à ce totem », précise-t-il.
Il estime que le moment est venu d’apporter une dimension nouvelle à cet événement, qui prend de l’ampleur chaque année.
« Il faut aller au-delà de cette seule célébration annuelle. Organisée un jour ouvrable, elle n’offre pas à tous l’opportunité de participer. Un week-end, la plage serait sans doute bondée. Il faudrait aussi créer une Maison du Mbossé pour pérenniser la tradition. », suggère-t-il.
Selon lui, cette maison pourrait, en quelque sorte, devenir un musée où seraient conservés tous les secrets, objets et éléments liés à ce génie protecteur.
« Cela permettrait aux visiteurs et aux autorités affectées à Kaolack de découvrir ce que ce totem représente pour la région », déclare-t-il.
Pour Mame Mody Mboup, les potentialités économiques liées au Mbossé ne sont pas suffisamment exploitées. Il estime que, sur le plan économique, la région gagnerait à rendre l’événement plus attractif.
« Aujourd’hui, le carnaval de Rio apporte énormément au Brésil. Je suis convaincu que nous pouvons réaliser quelque chose de similaire ici, à Kaolack, avec le Mbossé. Cela profiterait non seulement à Kaolack, mais aussi au Sénégal », soutient-il.
Toutefois, il précise que ce projet ambitieux ne pourra aboutir sans l’adhésion des autorités.
« Pour y parvenir, il faut une organisation solide et l’appui du ministère de la Culture. Cela permettrait d’élargir l’événement et d’en faire profiter économiquement et financièrement la ville et le pays », conclut-il.