Réorienter sa trajectoire face à l’orage imminent

9 décembre 2025

Dans cet entretien, l’économiste El Hadj Ibrahima Sall, économiste et ancien ministre, passe en revue la situation économique du Sénégal et les choix qui s’imposent à lui. Il revient sur la décision du gouvernement d’opter pour une gestion active de la dette, qu’il juge utile mais exigeante, si elle est fondée sur la transparence, la discipline et une vision solide. Face aux soupçons de statistiques douteuses et à l’érosion de la confiance, il appelle à dire la vérité sans détour et à reconstruire méthodiquement la crédibilité du secteur public. Pour lui, la trajectoire actuelle des finances publiques n’est plus soutenable et nécessite un virage stratégique, incluant une renégociation rapide et sereine avec le FMI. Au-delà des chiffres, Sall plaide pour une réforme en profondeur fondée sur la rigueur, la cohérence et un souverainisme responsable.

Le gouvernement sénégalais a choisi d’employer une gestion active de sa dette plutôt que la restructuration que le FMI semblait préconiser. Quel est votre avis ?

C’est, en apparence, une orientation positive d’adopter une gestion active de la dette, une volonté constante d’optimiser la structure et le coût de la dette, ce qui paraît louable.

Cependant, elle ne peut jamais être confondue avec des manœuvres improvisées destinées à gagner du temps. Ce n’est pas une gestion à vue; elle exige une vision claire, une méthode et une architecture financière capables de résister aux pressions politiques du moment.

Elle suppose aussi une culture sensible et approfondie de l’analyse du risque, fondée sur des scénarios, des tests de résistance, des hypothèses prudentes et un dialogue constant entre fiscalité, trésorerie, marchés et politique monétaire.

Enfin, toute gestion active authentique doit s’appuyer sur la transparence et une discipline organisationnelle rigoureuse : publications régulières, données vérifiables, audits indépendants et échanges clairs avec les marchés. Aucune improvisation ne peut tenir face à de telles exigences.

Mais cette approche n’est pas une magie opérationnelle: elle peut échouer et elle échouera si les conditions de sa réussite ne sont pas réunies.

Le premier danger réside dans la tentation de privilégier le court terme : instrumentaliser la gestion active pour masquer un déficit élevé ou retarder des ajustements indispensables. Ce serait pervertir l’outil et amplifier les vulnérabilités.

Le second danger est l’indiscipline budgétaire: aucun réaménagement astucieux des échéances ne peut compenser des dépenses hors contrôle ou une base fiscale stagnante.

Vient ensuite le péril du manque de transparence: les marchés ne pardonnent pas les incohérences statistiques, les révisions brutales ou les zones d’ombre. Elles accroissent immédiatement la dette et minent la confiance.

Enfin, elle échouera si elle n’est pas soutenue par un cadre macroéconomique cohérent: croissance réelle, stratégie fiscale, gouvernance financière et crédibilité politique doivent converger. Sans cet alignement, même les opérations les mieux conçues ne seront que des palliatifs inefficaces.

La gestion active n’est pas une échappatoire. C’est une discipline, un engagement et une promesse de sérieux. Elle exige une direction ferme, pas un réflexe. Lorsqu’elle est maîtrisée, elle protège l’État; lorsqu’elle est employée comme un artifice, elle le met en danger. La différence ne tient pas à la technique, mais au courage.

Comment restaurer la confiance après les soupçons d’erreurs statistiques et les déclarations inexactes ?

Rétablir la confiance revient à réparer en profondeur un miroir qui s’est brisé. Il ne suffit pas de le remettre en place; il faut lisser chaque éclat, aligner les fragments et accepter de paraître vulnérable face au regard des autres. Le Sénégal doit avant tout rechercher la vérité sans détour ni artifice, l’annoncer avec courage, même lorsque cela est amer. Reconnaître les erreurs, détailler les errements passés et expliquer les faiblesses du système constituent le premier pas.

Ensuite, il faut reconstruire le tissu de la crédibilité, pas à pas. Les institutions doivent devenir les garantes de la transparence; les chiffres publiés doivent pouvoir être vérifiés et audités; chaque décision économique doit être accompagnée d’un traçage clair et chaque proclamation d’État un engagement à rendre des comptes.

Rétablir la confiance est un travail de longue haleine: chaque chiffre honnête, chaque réforme transparente, chaque geste de courage et d’intégrité représente une branche qui pousse, jusqu’à ce que le Sénégal retrouve, lentement mais sûrement, un pays où l’on peut croire, investir et espérer. La confiance se mérite par la constance et la vérité. Elle naît d’abord d’un regard honnête sur soi-même: reconnaître les failles, avouer les erreurs, tirer les leçons du passé. Pour cela, chaque décision publique doit être claire, chaque action transparente et chaque discours étayé par des faits et des preuves.

En plus d’institutions fortes, loyales et indépendantes, capables de protéger le citoyen et de sanctionner ceux qui trahissent l’intérêt général, il faut des politiques économiques stables et prévisibles, fondées sur la justice et l’équité, où les règles ne varient pas selon les aléas politiques mais suivent une trajectoire raisonnable et collective.

Face aux défis économiques actuels, le Sénégal doit-il changer de trajectoire ?

En économie comme dans la vie, il est difficile de maîtriser les processus de régression. Ils s’insinuent d’abord en silence, telle une fissure invisible sous une couche de peinture fraîche. Une dette qui enfle, une confiance qui s’érode, un geste autrefois sûr qui hésite subitement. Rien ne s’effondre d’un seul coup: tout recule par petites touches, par de minuscules renoncements.

Mais il existe, dans toute dynamique humaine ou économique, un seuil fragile (un point de percolation) au-delà duquel la régression change d’orientation. Ce qui n’était qu’un recul lent devient une chute organisée, presque méthodique. L’effondrement cesse d’être un accident: il s’organise, se structure et se propage. Et lorsqu’on en prend conscience, il est déjà trop tard pour diriger le mouvement. Le mieux est de relever la tête, reprendre pied, et reconstruire le chemin perdu.

La trajectoire actuelle de nos finances publiques n’est plus une courbe susceptible d’être affinée. C’est un sillage qui se rétrécit sans cesse, où chaque pas repousse les limites du possible. La dette cesse d’être un chiffre; elle devient une ombre qui s’allonge. Le déficit n’est plus une donnée budgétaire: il devient une force gravitationnelle qui attire vers le bas. Les finances publiques ne s’inscrivent plus dans l’architecture institutionnelle. Elles deviennent le souffle même de l’État, la condition de sa souveraineté, de sa capacité à payer ses serviteurs, à protéger les plus vulnérables, et à tenir sa parole.

Notre secteur privé est aujourd’hui menacé d’éviction sur les marchés des capitaux. Un phénomène ancien mais central dans l’analyse économique. Plus l’État se finance sur les marchés, plus l’argent devient cher et rare pour les entreprises.

Changer la trajectoire financière du Sénégal, c’est comprendre que la poursuite de la tendance actuelle n’est plus une option. Ce n’est plus une question de pente, mais de cap. Ce n’est plus un ajustement marginal, c’est un choix radical: accepter que l’ancien sentier doit être abandonné et qu’il faut tracer une voie nouvelle, plus étroite, plus exigeante, mais durable. Cela demande du courage politique, la discipline d’un État prêt à se regarder sans artifice, et la sagesse d’une nation qui refuse de confondre fierté et aveuglement. Un tournant n’est pas une défaite, mais un acte de survie. Ce n’est pas un recul, mais le refus d’un naufrage silencieux.

Est-ce à dire qu’il faut reprendre les négociations avec le FMI ?

Le Sénégal n’a jamais rompu avec le FMI. Ce qu’il faut, c’est un nouveau programme. Nos finances publiques se trouvent à un seuil critique et chaque jour de retard réduit la marge de manœuvre de l’État, étouffe ses projets et fragilise sa souveraineté réelle. Lorsque la dette publique s’étire au-delà du raisonnable, quelque chose se fissure dans la respiration même du pays. Les marchés, ces baromètres silencieux, n’entendent plus le récit national: ils n’écoutent que les chiffres, et leurs aiguilles se mettent à trembler. Les taux montent comme une fièvre, les investisseurs deviennent prudents, puis fuyants, et la confiance se délite grain par grain.

L’argent destiné à préparer l’avenir doit désormais payer les intérêts du passé. Les écoles, les routes, les hôpitaux attendent, tandis que la dette réclame chaque mois son tribut. Alors l’équilibre économique se fragilise: les prix s’échauffent, la monnaie se tend, le budget devient un champ de tensions où l’État cherche à tout couvrir mais ne parvient plus à tout protéger. Les plus vulnérables en ressentent les premières secousses, car l’instabilité se propage toujours par le bas avant d’atteindre les hauteurs.

Le FMI ne vient pas et ne doit pas remplacer la volonté nationale. Il restaure le plancher sur lequel le Sénégal peut de nouveau se tenir debout, réapprendre l’équilibre, et reprendre enfin la marche vers un avenir qui ne soit plus une fuite en avant, mais une trajectoire économique solide, assumée, et durable.

Reprendre ces discussions, c’est avant tout protéger le pays, stabiliser le navire avant qu’il ne dérive plus loin. C’est restaurer la confiance, montrer que les chiffres sont fiables, que les engagements sont assumés et que le redressement est possible et crédible. Ce n’est pas un renoncement à l’autonomie: c’est un acte de souveraineté. La vraie liberté d’un État commence par la capacité à sécuriser ses finances, à garantir sa monnaie et à préserver ses citoyens dans les tempêtes économiques. Ainsi, reprendre les négociations avec le FMI n’est pas une option. C’est une nécessité urgente.

On parle souvent du FMI comme d’une ombre tapie derrière les chiffres, un visiteur austère venu imposer le silence aux rêves. Mais cette image est trompeuse, et peut-être commode pour ceux qui refusent de regarder lucidement le monde. Le FMI n’est pas un adversaire, encore moins un gourdin brandi contre la souveraineté ; c’est un partenaire exigeant, un miroir sans complaisance où les nations se voient telles qu’elles sont, sans fard ni illusion.

Connaissant la nature de ces négociations, comment le Sénégal peut-il se préparer face au FMI ?

Le Sénégal ne doit pas s’armer comme on se prépare à un combat, mais comme on se prépare à bâtir une maison solide, ouverte et digne. Face au FMI, l’arme véritable n’est ni la défiance ni l’effroi. C’est la vérité servie par des expertises et des compétences éprouvées. Il faut d’abord éclairer les chiffres comme on ouvre les volets d’une maison longtemps fermée. Dire, sans bruit, ce qui a été mal compté, corriger ce qui a été faussé, reconnaître sans détour les ombres du passé. Car c’est dans la clarté que naît la confiance, et dans la confiance que commence la coopération.

Ensuite, il faut se doter d’institutions droites, d’outils solides, de mécanismes qui ne tremblent pas sous la pression des jours. Publier les données, les ouvrir aux regards, accepter l’audit comme on accepte le jugement d’un maître exigeant qui ne souhaite que votre progrès. Laisser les chiffres respirer dans la transparence, permettre au pays de reconquérir la crédibilité perdue et d’asseoir une parole qui porte loin.

En face du FMI, le Sénégal doit aussi s’armer d’ouverture. Écouter, apprendre, dialoguer. Demander l’assistance technique si nécessaire, comme un artisan accepte un outil neuf pour mieux façonner la pierre. L’ouverture, c’est de garder l’esprit de conquête — non pas par l’orgueil, mais par désir d’aller plus loin, de mieux faire, de rejoindre le monde sans se perdre soi-même.

Enfin, il faut une éthique, une colonne vertébrale. Car aucun instrument, aucune règle, aucune surveillance ne servira si le pays n’est pas prêt à rendre des comptes à lui-même d’abord. Le FMI ne surveille que ce que le pays accepte de montrer ; mais la confiance, elle, se construit de l’intérieur. Ainsi armé de vérité, d’institutions solides, d’humilité, d’ouverture et d’éthique, le Sénégal ne se présente pas au FMI comme un élève tremblant ou un adversaire méfiant, mais comme un partenaire lucide. Un pays qui veut être regardé droit dans les yeux, et qui, par cette posture, obtient le respect, la coopération et un avenir négocié dans la dignité.

Est-il possible de réformer le Sénégal ? Que signifie réformer l’économie ? Comment s’y prend-on ?

Réformer une économie revient d’abord à reconnaître que l’œuvre humaine n’est jamais achevée. L’économie, vaste réseau de promesses et de contraintes, n’est pas une machine immuable: elle est le reflet de nos choix, de nos désirs, de nos peurs et de nos ambitions. Réformer, c’est regarder ce miroir et admettre que certaines lignes manquent de clarté, que certains reflets sont déformés, que l’équilibre fragile entre richesse et justice, entre innovation et sécurité, entre liberté et régulation, vacille parfois. Réformer une économie, c’est accepter le doute, l’inconfort du changement de ce que l’on croyait solide, c’est oser repenser les structures, redistribuer les forces, ajuster les règles du jeu pour qu’elles servent mieux l’homme et non l’inverse.

Il est crucial de réformer l’économie parce que rien de ce qui vit ne peut se suffire à lui-même. Une économie figée s’épuise, elle étouffe le souffle de la créativité et condamne les plus fragiles à l’ombre. Réformer, c’est prévenir le naufrage silencieux des sociétés, c’est rappeler que la prospérité n’est pas un droit acquis mais une quête fragile qui demande courage et vigilance. C’est permettre à chacun de trouver sa place, d’accéder à la dignité, de rêver sans crainte d’être écrasé par les mécanismes invisibles du marché. L’économie n’est pas seulement un calcul de richesse: elle est un instrument de vie collective, un chant complexe qui ne peut rester harmonieux que si l’on accepte d’en réviser les accords.

Réformer n’est jamais un geste isolé, un simple ajustement mécanique. Avant de songer à toucher aux rouages de l’économie, il faut que l’esprit soit prêt, que la société elle-même soit prête. Les conditions préalables à toute réforme sont d’abord des lumières intérieures : la clarté de la vision, le courage d’affronter les résistances, la lucidité sur nos faiblesses et nos excès. Elles exigent aussi un dialogue avec la réalité : connaître les forces et les fragilités, mesurer l’influence des puissances invisibles qui gouvernent les marchés, écouter les voix des plus faibles pour que le changement ne devienne pas oppression. Sans cette préparation, la réforme se perd dans le vent comme une voile déchirée.

Qu’est-ce qui vous inspire dans la gestion économique actuelle de notre pays ? Quels conseils donneriez-vous aux autorités responsables de la conduite de la politique économique du Sénégal ?

Il faut placer l’économie au premier rang, car elle est l’urgence nationale. Je dirais: l’économie d’abord ! L’économie maintenant ! Ensuite, que l’obstacle en économie n’est pas forcément un adversaire: il est un maître silencieux qui nous enseigne, le forgeron qui trempe notre volonté dans le feu du réel. Sans lui, l’ambition s’amenuirait, les projets s’évanouiraient dans la complaisance, et la croissance ne serait qu’un mirage fragile sur des sables mouvants. L’obstacle impose la réflexion, aiguise le jugement, oblige à peser chaque pas, à évaluer chaque risque, et à inventer des voies nouvelles lorsque les routes habituelles se ferment.

Les marchés, les crises, les contraintes budgétaires, les limites techniques ou humaines constituent autant d’obstacles qui, loin de nous briser, nous façonnent. Ils enseignent la patience et le courage, la prudence et l’audace, la lucidité et l’imagination. Rendre hommage à l’obstacle, c’est comprendre que chaque frein est une opportunité déguisée et que chaque résistance cache l’occasion d’innover et de croître autrement. C’est célébrer la tension entre le possible et l’impossible, car c’est dans ce brûlot que naît une économie solide, créatrice et durable, qui se lève face au vent et s’élève pierre après pierre, défi après défi.

On ne modèle pas une économie sur le sable mouvant de promesses vagues et de rêves faciles. Elle se forge dans la dureté des obstacles, dans la confrontation patiente avec les murs invisibles qui barrent le chemin. Chaque obstacle levé devient une base solide, chaque échec se transforme en leçon et en pilier pour l’ouvrage futur. L’économie véritable n’est pas un rêve léger: elle est l’œuvre de mains capables d’adapter le réel, de dompter les difficultés et de transformer les contraintes en fondations durables.

L’économie n’a pas prêté serment devant un drapeau. On peut parler de souveraineté, de grandeur retrouvée, de replis protecteurs: elle n’écoute pas ces mots. L’économie obéit à ses propres lois, anciennes comme les marchands phéniciens, impérieuses comme les marées. Les nations rêvent parfois de la contenir, de la cantonner aux bornes de leurs souhaits. Mais l’économie passe par-delà les portes closes, contourne les murs et traverse les illusions. Elle suit la confiance, la prévisibilité, la stabilité et abandonne les territoires où l’orgueil remplace le calcul. Elle n’a pas d’idéologie, seulement la mémoire des risques et des récompenses, des promesses tenues et des serments brisés.

Alors, face à elle, un souverainisme qui se gorge d’orgueil national sans jamais assumer la discipline, le travail et la rigueur exigés par l’économie n’est qu’un théâtre d’ombres: bruyant, vibrant, parfois sincère, mais sans efficacité réelle. Car l’économie ignore les déclarations de pure fierté nationale. Elle n’écoute que les gestes, les résultats et les engagements tenus dans le temps. Et lorsque ces gestes vacillent, lorsque la politique s’affirme dans ses absolus, l’économie poursuit son chemin ailleurs, vers d’autres ports, là où la raison et l’efficacité l’appellent. C’est là sa leçon: l’économie ne se gouverne pas par incantations nationalistes, mais par les faits. Elle ne se soumet pas au souverainisme; elle le dépasse.

Le souverainisme se laisse gagner par l’orgueil national sans jamais accepter la discipline, le travail et la rigueur que réclame l’économie. Ce souverainisme-là demeure un refuge, non un projet. Le nôtre doit être tout autre: un souverainisme fondé sur la sagesse, la lucidité, la maîtrise de ses émotions et l’enracinement dans la responsabilité et l’exigence. Telle est la vision de souveraineté que nous souhaitons pour notre nation: une hauteur d’esprit, une constance et une maturité qui savent où elles vont, et qui avancent, debout, avec le monde, sans jamais s’agenouiller devant lui.