Rencontre exclusive avec Alioune Diouf, Trésorier général du Cusems : « La parole appartient à l’opposition »

12 juillet 2025

Une analyse approfondie de la situation actuelle dans le secteur de l’éducation révèle une tension persistante, malgré l’absence apparente de perturbations ces derniers temps. Cette stabilité relative est en grande partie attribuée au fort sentiment de patriotisme manifesté par les enseignants, qui, bien que nombreux soient les problèmes non résolus par le gouvernement, ont choisi de faire preuve de patience et de continued engagement. Il ne faut pas se méprendre : cette attitude n’est pas le signe que les difficultés ont disparu ou que le gouvernement a résolu les principales questions. Au contraire, cela témoigne du dévouement profond des enseignants, qui ont préféré attendre un moment plus opportun pour faire entendre leurs revendications, en espérant que cette période de calme servirait de fenêtre d’opportunité pour des réformes significatives. Cependant, il devient urgent pour ces derniers de signifier que cette période de grâce doit prendre fin, et que la situation ne peut continuer ainsi indéfiniment.

Durant cette période de pause, les acteurs du secteur s’attendent à ce que le gouvernement profite des vacances scolaires pour avancer concrètement sur diverses revendications. En particulier, ils rappellent que le gouvernement a pris des engagements fermes concernant plusieurs enjeux cruciaux. Pourtant, force est de constater que le statu quo règne toujours, et qu’aucune avancée tangible n’a été réalisée. Les négociations semblent stagner, voire totalement abandonnées, car aucune véritable initiative pour résoudre ces problèmes n’a été engagée. Organiser simplement des rencontres pour faire semblant d’agir ne suffit pas ; ces rencontres nombreuses n’ont pas permis de concrétiser des progrès réels.

L’enjeux majeur concerne notamment le système de rémunération, un sujet qui fait polémique depuis plus de vingt ans. Depuis leur accession au pouvoir, les autorités ont toujours évité d’ouvrir de véritables discussions sérieuses sur ce point, malgré le fait que ce sujet constitue le cœur des revendications du secteur éducatif. Ce refus d’aborder la réforme du système de rémunération est perçu comme une injustice flagrante, notamment dans la Fonction publique. Par exemple, certains agents occupant la hiérarchie B, qui touchent des salaires plus élevés que leurs homologues dans la hiérarchie A, notamment dans le secteur de l’éducation, représentent une situation incohérente. Ce problème a été porté par le chef du gouvernement lorsqu’il était dans l’opposition, et il avait alors promis de le corriger. Leur programme politique contenait des engagements précis pour réformer ce système de rémunération, notamment par la mise en place d’un processus de « rebasing salarial ». Pourtant, ces annonces restent à l’état de slogans sans qu’aucune discussion sérieuse n’ait lieu jusqu’à présent entre syndicats et gouvernement. Les enseignants attendent donc de voir des actions concrètes, car leur patience ne peut durer indéfiniment. Si ces revendications ne sont pas prises en compte, il est fort probable que les syndicats soient contraints de recourir à la grève pour faire valoir leurs droits.

Il est également crucial que le gouvernement comprenne qu’il ne s’agit pas simplement de s’engager verbalement, mais de respecter ses engagements. La communauté éducative ne demande pas un déblocage immédiat des fonds, mais une communication claire et transparente. Même si les ressources ne sont pas disponibles immédiatement, il est plus respectueux envers les enseignants de leur indiquer quand et comment ces engagements seront honorés. Or, aujourd’hui, le silence ou la négation totale du système de rémunération donnent l’impression que le gouvernement cherche à reculer, ce qui est inacceptable. La population espérait que, sous le nouveau régime, des mesures concrètes seraient prises pour corriger les injustices passées. La prolongation de cette situation est d’autant plus indéfendable qu’après les accords de 2022, le gouvernement a augmenté le salaire d’autres corps de la Fonction publique, creusant davantage les écarts et l’injustice perçue. La revendication pour l’équité, symbolisée par des expressions comme « Jub, Jubal, Jubanti », ne devrait pas rester un simple slogan mais se traduire par des actions tangibles.

Les acteurs du secteur réclament donc des mesures concrètes et immédiates. Trop de discours ont été prononcés avant la prise de pouvoir, et encore depuis lors. Ces paroles doivent désormais laisser place à des actes. La parole appartient à l’opposition, mais au pouvoir, il incombe de donner la preuve tangible de sa volonté de changement. Faute de quoi, les syndicats se verront contraints d’imposer leurs revendications par la mobilisation. La confiance entre le corps enseignant et le gouvernement repose en grande partie sur le respect des engagements. Quand ceux-ci ne sont pas honorés, cela fragilise sérieusement la relation.

Il faut souligner que ce n’est pas dans une optique purement politicienne que ces revendications sont formulées, mais dans le cadre syndical, avec un souci constant de défendre l’intérêt collectif. A chaque changement de régime, les nouveaux dirigeants ont tendance à reprocher aux précédents de toute la misère du secteur, criant à la mauvaise gestion ou à la corruption. Cependant, ce discours n’a de sens que si l’engagement pris en amont est respecté. La stabilité et l’amélioration du système éducatif doivent primer. La longue injustice dont souffrent les enseignants est flagrante : un professeur de philosophie titulaire d’un bac+6 et classé en hiérarchie A1 peut percevoir un salaire bien inférieur à celui d’un agent de justice de hiérarchie B, qui gagne plusieurs fois plus dans certains cas. Ce déséquilibre, dénoncé depuis longtemps, a été encore souligné par des représentants tels que Sonko lors de conférences publiques. La justice dans la rémunération devrait reposer sur les hiérarchies et non sur d’autres critères.

L’impact de cette incohérence est énorme, car dans la Fonction publique, le mode de paiement repose principalement sur la hiérarchie, pas sur le nombre de personnes employées. Alors que la croissance démographique du pays entraîne une augmentation du nombre d’enseignants, il n’est pas responsable de leur faible rémunération de leur faire porter l’entière responsabilité. La logique de rémunération doit être adaptée et cohérente : un enseignant doit recevoir le même traitement de base qu’un magistrat, la seule différence relevant des indemnités accessoires. Pourtant, dans la pratique, l’indemnité de judicature d’un magistrat peut dépasser deux fois le salaire de base d’un professeur, malgré leur appartenance à la même hiérarchie.

Les acteurs éducatifs rappellent que cette incohérence initiale avait été reconnue lors des accords signés en mars, où des engagements avaient été pris pour rectifier la situation. Cependant, les attentes n’ont pas été satisfaites, car après la mise en application initiale et la réception des premiers salaires, une grande déception s’est fait sentir, l’État imposant des montants arbitraires. Un processus de négociation s’est alors amorcé, aboutissant finalement à une application respectant la signature, mais la frustration demeure. La réalité est qu’aujourd’hui, un enseignant décisionnaire actif peut percevoir un salaire supérieur à celui d’un fonctionnaire classique, avec des mensualités atteignant parfois un million de CFA. Cependant, cette situation ne se traduit pas lors de la retraite, où ces mêmes enseignants voient leurs pensions divisées par dix, les empêchant d’assurer leur dignité dans la vieillesse.

L’État a également proposé des mesures pour améliorer ce retraité, notamment trois décrets qui devaient entrer en vigueur en janvier 2025, lesquels concernaient principalement les décideurs de moins de 35 ans. Cette distinction laisse de côté la majorité des enseignants, qui ont commencé leur carrière après cet âge. Le problème n’est donc pas totalement résolu, car la majorité de ces décisionnaires ont dépassé la tranche d’âge concernée au moment de leur arrivée dans la fonction publique. La proposition alternative consiste à créer un fonds d’aide destiné à renforcer le Fonds national de retraite, en combinant les cotisations de l’État et celles des enseignants concernés. La solution envisagée serait aussi celle de remplacer les décisionnaires plus âgés par de nouveaux recrutements par concours, pour garantir une jeunesse dynamique dans la filière.

Un autre sujet concerne les rappels de salaire liés à l’intégration, à la validation et à l’avancement, souvent perçus comme excessifs ou imposés de manière injustifiée par l’administration. Certains enseignants dénoncent que ces rappels, qui peuvent atteindre quatre millions de CFA, sont amputés d’une part importante sous forme d’impôts ou de surimpositions, ce qui alimente leur mécontentement. Il est demandé à l’État de revoir ce système, en intégrant directement les enseignants sortant de la Fastef (Faculté des Sciences et Technologies de l’éducation et de la formation) de façon transparente, sans devoir recourir à des rappels qui constituent une charge financière supplémentaire. La récurrence de cette pratique représente aujourd’hui une dette interne qui augmente chaque année, pesant lourdement sur les finances publiques.

Au-delà des revendications économiques, le secteur de l’éducation est considéré comme un socle critique du développement national. Le secteur doit bénéficier des moyens nécessaires pour assurer une éducation de qualité. La transparence est indispensable dans la gestion de la masse salariale, notamment en ce qui concerne la part qu’occupent les enseignants dans l’ensemble des dépenses publiques en personnel. Près de 70 % de la fonction publique sont composés d’enseignants, et si la masse salariale augmente, ce n’est pas en raison d’une augmentation du nombre d’enseignants, mais en majorité parce que des recrutements à visée clientéliste ou politique se sont multipliés. Il est urgent de cibler les sur-effectifs là où ils existent réellement. La croissance annuelle nécessaire pour combler le déficit en enseignants est estimée à environ 5 à 6 000 nouvelles recrues par an, ce qui montre que le secteur a encore beaucoup à faire pour atteindre un niveau optimal.

Il est également essentiel de respecter la dimension qualitative de la formation, en insistant sur la nécessité de recruter par concours et de former de véritables professionnels. La qualité de l’enseignement ne peut être assurée que par des enseignants compétents, formés et rigoureux dans leur métier. Dans cette optique, le ministère a lancé des programmes de formation, notamment via la plateforme Mirador. Cependant, le déploiement de cette formation est retardé, laissant de nombreux enseignants dans l’attente. Certains continuent à exercer avec seulement le baccalauréat, tout en poursuivant partiellement leur formation pour évoluer vers des postes de responsabilité. Il est urgent de casser le monopole de la formation des enseignants et d’autoriser plusieurs universités à délivrer des formations pour répondre à la demande croissante.

Les retards accumulés dans la mise en œuvre de diverses reformes sont également un point d’inquiétude. La gestion du prêt éducatif, externalisé depuis 2018, montre des défaillances importantes : certains enseignants se disent lésés, voyant des déductions importantes de leur salaire alors qu’ils n’ont pas encore reçu les fonds. Des appels à revoir les accords avec les banques concernées ont été lancés, afin de garantir plus de transparence et d’équité dans le traitement de ces prêts.

En matière de dialogue social, le Pacte de stabilité signé avec plusieurs centrales syndicales a été critiqué. Bien que la participation aux rencontres ait été assurée, la non-affiliation des syndicats du secteur à ces centrales leur garantit une autonomie. Beaucoup d’enseignants et de syndicalistes dénoncent que ces centrales jouent souvent un rôle bureaucratique, plus proche de l’État que de la défense des droits des travailleurs. La récente grève du Sytjust, par exemple, illustre cette rupture : ils estiment que les centrales ne prennent pas en compte la réalité des luttes quotidiennes, notamment face à la hausse du coût de la vie. La crédibilité des centrales syndicales est ainsi remise en question, notamment lorsqu’elles signent des accords qui ne se traduisent pas par des actions concrètes pour défendre le pouvoir d’achat.

Concernant l’infrastructure, la situation des abris provisoires demeure une honte nationale. Ces structures, censées accueillir les élèves dans certaines écoles, sont désormais au nombre de 7000, soit une augmentation inquiétante. En 2025, il reste inadmissible que des enfants continuent d’étudier dans de tels abris. Même si des promesses ont été faites pour leur élimination d’ici la fin du mandat, la communauté nationale doit rester vigilante. L’éradication de ces installations précaires doit être une priorité absolue, afin que l’éducation se fasse dans des conditions dignes et sécurisées. La promesse fait par le gouvernement en ce sens doit être suivie d’actions concrètes et rapides, car les déclarations antérieures répétées ont, jusqu’à présent, peu abouti.

En résumé, le secteur de l’éducation enregistre de nombreux défis qui exigent des réponses immédiates et sincères. La confiance ne peut se rétablir qu’à travers des actions concrètes, un respect rigoureux des engagements, et une gestion transparente. La mise en œuvre de réformes structurelles, notamment sur la rémunération, la formation, la gestion des ressources et l’amélioration des conditions d’infrastructure, demeure indispensable pour construire un système éducatif digne de ce nom, capable de contribuer efficacement au développement du pays.