Il pourrait être opportun de reformuler la manière d’aborder le chemin de fer au Sénégal. Non pour désigner des coupables dans le déclin d’un patrimoine qui a pourtant joué un rôle clé dans notre développement local et national, mais pour réfléchir à ce que sa renaissance pourrait apporter à notre économie, à notre jeunesse et à l’aménagement équilibré de nos territoires.
Le chemin de fer ne doit plus être vu comme le vestige d’une ère révolue. Il peut devenir un outil moderne de mobilité, de production, d’industrialisation, d’emploi et d’intégration sous-régionale.
Étant issu d’un milieu lié au monde ferroviaire, comme beaucoup de Thiessois, j’ai grandi avec cette réalité: le chemin de fer n’était pas seulement un moyen de déplacement. C’était un véritable écosystème économique et social qui permettait à des milliers de familles de vivre dignement, de scolariser leurs enfants et de faire fonctionner une multitude d’activités autour des gares, des commerces et des ateliers.
La question que nous devons poser aujourd’hui est donc simple : pourquoi ne pas rebâtir cet écosystème en y apportant les standards contemporains ?
Du train de voyageurs au véritable système ferroviaire national
Le débat ne devrait pas se résumer à remettre en circulation quelques trains.
Il conviendrait d’imaginer un système ferroviaire intégré capable de transporter simultanément des voyageurs, des marchandises, des produits agricoles, des minerais et des biens industriels.
Penser à un réseau progressivement structuré autour de grands axes tels que Dakar–Thiès–Touba–Matam, Dakar–Tambacounda–Kidira–Bamako, Dakar–Tambacounda–Kolda–Ziguinchor, Dakar–Louga–Saint-Louis–Dagana, Dakar–Ourosogui, avec des liaisons futures vers les zones économiques et agricoles stratégiques.
L’objectif ne serait pas nécessairement de tout construire immédiatement. Il s’agirait d’avancer par corridors prioritaires, en fonction de leur potentiel économique, démographique et commercial.
Le Sénégal pourrait ainsi passer d’une logique de transport essentiellement routier à une logique multimodale : train + route + ports + plateformes logistiques + zones industrielles.
Le fret devrait occuper une place centrale et contribuer à générer des richesses pour le pays.
Un produit agricole récolté dans l’intérieur du pays doit pouvoir rejoindre rapidement une unité de transformation, une plateforme de conditionnement, un marché national ou un port. Un produit industriel fabriqué à Thiès, Diamniadio, Touba ou dans une autre zone économique doit pouvoir atteindre Dakar ou les marchés sous-régionaux dans des conditions compétitives.
C’est là que le chemin de fer peut devenir un véritable levier de souveraineté économique.
Une nouvelle génération de gares : des pôles économiques territoriaux
La gare de demain ne devrait plus être uniquement un quai où l’on monte et descend du train.
Elle pourrait devenir un pôle économique territorial.
Autour des gares modernes pourraient se développer des espaces commerciaux, des restaurants, des services, des bureaux, des hôtels, des espaces de coworking, des entrepôts, des plateformes logistiques, des marchés de produits locaux, des services numériques et des espaces dédiés aux petites entreprises.
C’est là que réside une formidable opportunité de création d’emplois.
Chaque gare pourrait devenir un petit écosystème entrepreneurial, offrant des perspectives aux jeunes, aux femmes, aux artisans, aux commerçants, aux transporteurs, aux restaurateurs et aux prestataires de services.
Il ne s’agirait donc plus seulement de transporter des personnes, mais aussi de déplacer de la valeur économique.
Un modèle de financement à examiner
La question financière demeure évidemment déterminante.
Parmi les modèles à évaluer figure celui d’un partenariat public-privé à long terme, encadré scrupuleusement par l’État.
À titre d’hypothèse de travail, un partenaire pourrait financer la modernisation progressive du réseau existant, la reconstruction des gares et l’acquisition de matériel roulant moderne, en échange d’un modèle économique combinant exploitation ferroviaire et valorisation immobilière des emprises autour des gares.
Des terrains stratégiquement situés pourraient permettre la construction d’immeubles à usage commercial, administratif, hôtelier ou résidentiel, dont les revenus contribueraient à amortir l’investissement initial.
La durée de la concession, les modalités de partage des bénéfices, les conditions de restitution des infrastructures à l’État, les obligations d’entretien, les tarifs sociaux, les investissements obligatoires et les clauses de réversibilité devraient être négociés avec une grande rigueur et dans l’intérêt général.
Une telle architecture pourrait aussi prévoir des avenants permettant d’étendre progressivement le réseau vers les territoires aujourd’hui dépourvus.
Mais une conviction doit être clairement énoncée : le Sénégal doit chercher à maintenir une maîtrise nationale majoritaire de cet outil stratégique.
Dès que cela est financièrement et techniquement faisable, les investisseurs et entreprises sénégalais devraient être placés au cœur du dispositif, avec l’appui éventuel de partenaires étrangers pour les technologies, le financement ou certaines expertises spécialisées.
Nous possédons des compétences locales suffisantes en ingénierie, en ressources humaines, en finance, en gestion, en logistique, en technologies et en maintenance. La diaspora demeure également un réservoir considérable d’expertise.
Le partenariat international peut être envisagé comme un accélérateur, et non comme une substitution à notre capacité nationale.
Le chemin de fer comme réponse au chômage et au sous-emploi
La grande erreur serait d’évaluer la rentabilité du chemin de fer uniquement au nombre de billets vendus.
Sa véritable rentabilité doit aussi se mesurer par les emplois directs, indirects et induits qu’il génère au profit des innombrables demandeurs d’emploi.
Il faut des conducteurs, mécaniciens, ingénieurs, techniciens, contrôleurs, agents commerciaux, spécialistes de la signalisation, informaticiens, agents de sécurité, logisticiens, gestionnaires et bien d’autres qui pourraient s’y retrouver.
Mais il faut aussi compter les milliers d’activités qui gravitent autour des gares : restauration, commerce, nettoyage, maintenance, hébergement, livraison, artisanat, transformation agroalimentaire, stockage, transport de proximité et services numériques.
Le train pourrait ainsi devenir un véritable programme national d’insertion professionnelle, particulièrement pour les jeunes.
Et si on associe ce projet à la formation professionnelle, il est possible de créer ou d’améliorer des filières spécialisées : maintenance ferroviaire, électromécanique, automatisation, signalisation, cybersécurité ferroviaire, logistique, exploitation, billetterie numérique et management des infrastructures.
Une opportunité pour l’agriculture et l’industrie
Le développement des unités de transformation agricole ouvre une autre perspective.
Le Sénégal doit désormais penser non seulement à produire, mais aussi à transformer, stocker, transporter et commercialiser.
Le rail peut relier les bassins de production aux plateformes industrielles et commerciales.
Les produits finis pourraient ensuite être acheminés vers Dakar, vers les grands centres urbains, vers les ports et, à terme, vers les marchés de la sous-région.
Cela formerait une chaîne de valeur complète : production → collecte → transport ferroviaire → transformation → stockage → distribution → exportation.
C’est dans cette chaîne que pourraient apparaître des dizaines de milliers d’emplois et d’opportunités entrepreneuriales.
Pourquoi ne pas penser aussi au train solaire et à la logistique verte ?
Le Sénégal dispose d’un atout majeur : son potentiel solaire.
La modernisation du ferroviaire devrait donc intégrer progressivement les énergies renouvelables, notamment pour l’alimentation des gares, des ateliers, des plateformes logistiques et, lorsque les études techniques le permettent, pour la traction ferroviaire.
L’objectif serait de construire progressivement un chemin de fer plus propre, plus numérique et moins dépendant des énergies fossiles.
Le développement de la logistique ferroviaire pourrait aussi contribuer à alléger la pression du transport routier sur les routes nationales, avec des effets potentiels sur les coûts logistiques, la congestion et l’entretien des routes.
Du Sénégal au Mali : à l’échelle sous-régionale
Le véritable changement d’échelle consisterait enfin à ne plus penser uniquement en termes de transport intérieur.
Un axe Dakar–Tambacounda–Kidira–Bamako placerait le Sénégal au cœur d’une grande chaîne logistique ouest-africaine.
Le Sénégal dispose d’un réseau routier, de plateformes logistiques, d’un port—et avec le port en eau profonde de Ndayane en construction—d’une position géographique stratégique. Un réseau ferroviaire performant pourrait renforcer cette vocation de plateforme d’échanges avec l’hinterland ouest-africain.
Le chemin de fer pourrait ainsi devenir non seulement un outil de mobilité nationale, mais aussi un instrument d’intégration économique régionale.
Une mémoire à transformer en ambition
Pour ma génération et pour de nombreuses familles de Thiès ou d’autres villes ferroviaires du Sénégal, le chemin de fer demeure une mémoire.
Pour la génération actuelle, il doit incarner une ambition.
Je ne cherche pas à idéaliser le passé. Je souhaite en tirer une leçon : un outil économique aussi structurant ne devrait jamais être abandonné sans examiner ses répercussions sur l’emploi, les territoires et la souveraineté économique.
Le Sénégal a déjà démontré, avec le TER, qu’il pouvait investir dans le ferroviaire moderne.
L’enjeu désormais est de porter l’échelle plus haut.
Pourquoi ne pas imaginer un Sénégal où un jeune de Tambacounda pourrait rejoindre Dakar dans des conditions modernes, où les produits agricoles issus de l’intérieur pourraient atteindre rapidement les marchés, où les entreprises pourraient utiliser le rail pour réduire leurs coûts logistiques, où les gares deviendraient des pôles économiques et où les connexions sous-régionales renforceraient notre commerce ?
Le TER ne devrait pas être la fin de notre ambition ferroviaire. Il pourrait même en être le commencement.
Réhabiliter le chemin de fer national ne signifie pas revenir en arrière. Cela signifie, au contraire, réinventer le rail pour le Sénégal du XXIe siècle.
C’est une question de mobilité. une question d’emploi, d’aménagement du territoire, d’industrie et de logistique. Et, au-delà de tout cela, c’est une question de vision collective.
Le train qui a fait vivre des générations de Sénégalais peut encore contribuer à faire travailler les générations futures. À nous d’avoir l’audace de lui donner une nouvelle vie.