Echanges avec Mme Raymonde Mbow, veuve du Parrain.
À l’occasion de la Journée mondiale du livre et du droit d’auteur 2026, la Bibliothèque de l’Université Amadou Mahtar Mbow (BU-UAM) a choisi de mettre en lumière une part essentielle de la mémoire intellectuelle nationale, en revenant sur la constitution de la bibliothèque intime qui entourait son éminent parrain, Amadou Mahtar Mbow. Pour information, cette bibliothèque, aujourd’hui offerte à l’université, fait l’objet d’un ambitieux projet de valorisation qui, une fois mené à bien, entend en faire un patrimoine partagé et un véritable outil de connaissance mis au service de la communauté universitaire et au-delà.
Mais au-delà des ouvrages, c’est surtout une mémoire vivante que la BU a eu le privilège de recueillir. Mme Mbow a accepté d’ouvrir les portes de son foyer et de ses souvenirs, partageant avec générosité le récit de la constitution de cette bibliothèque, ponctué d’anecdotes personnelles, parfois intimes, toujours éclairantes.
Ce texte est issu d’un entretien privilégié accordé à la Directrice de la BU-UAM, Mme Awa Cissé, par Mme Mbow ; au-delà de ce récit, se dessine une histoire profondément humaine où le livre est à la fois compagne de vie, outil de réflexion et lien entre les êtres.
La BU saisit l’occasion de cette célébration internationale pour lancer une première communication grand public autour de cet héritage, faire dialoguer mémoire et présent, et rendre hommage à une figure majeure dont l’engagement pour le savoir continue d’inspirer.
Aux origines d’une vocation et une passion partagée
L’histoire de cette bibliothèque naît bien avant sa concrétisation matérielle. Elle puise ses racines dans l’enfance d’Amadou Mahtar Mbow, à Louga, dans une époque où l’accès aux livres restait restreint. Pourtant, il conserve tout au long de sa vie cette expression simple et évocatrice: « J’ai soif de lire ».
À travers ses souvenirs, se dessine une relation presque affective au livre, et ces confidences révèlent une véritable manière de vivre le savoir — dans la constance, la curiosité et une sorte de fidélité aux ouvrages.
Cette soif devient le fil directeur de son existence. Elle s’amplifie avec les années, notamment lors de ses études en France qui marquent un tournant déterminant: il était déjà attiré par les bibliothèques plutôt que par les sorties habituelles, fréquentant assidûment des lieux emblematiques du savoir, tels que la bibliothèque Sainte-Geneviève et la Bibliothèque Nationale de France (BNF).
Mme Mbow raconte ces moments avec précision: il passait des heures dans ces espaces, fasciné par la richesse des collections, heureux de lire, de découvrir, de choisir librement. Ces expériences marquent profondément son imaginaire et nourrissent en lui l’idée qui ne le quittera jamais: posséder un jour sa propre bibliothèque, un refuge où il pourrait circuler parmi les livres, organiser ses lectures selon ses envies et plonger dans le savoir sans contrainte.
Quand Mme Mbow évoque le début de leur vie commune, elle le fait avec une tendresse teintée d’humour: « Il ne m’offrait que des livres comme cadeaux ». Derrière cette sourire se profile une réalité plus profonde: le livre occupe une place centrale dans la vie d’Amadou Mahtar Mbow, jusqu’à imprégner son quotidien et ses rapports. Il ne s’agit pas d’un simple loisir, mais d’un véritable art de vivre fondé sur la curiosité, la constance et une fidélité au savoir.
Très vite, cette passion devient une aventure partagée. Mme Mbow ne reste pas en retrait: elle s’implique pleinement dans l’existence de la bibliothèque. Elle enregistre les ouvrages, les classe, les organise, attribue des numéros. « C’est moi qui faisais la bibliothécaire », raconte-t-elle avec simplicité.
Mais son rôle ne s’arrête pas là. Elle incarne aussi la première lectrice, la confidente, l’interlocutrice privilégiée. Son époux lui lit des passages, sollicite son avis, lance des discussions. Les livres deviennent le point de départ de longues conversations, souvent tournées vers la politique, où le couple « refait le monde ». Ces instants, racontés avec émotion, donnent à la bibliothèque une dimension profondément humaine et chaleureuse.
Des livres, des rencontres et une pensée ouverte sur le monde
Au fil des années, la bibliothèque se déploie progressivement, par le biais d’achats, de dons et d’acquisitions lors de missions officielles. Chaque ouvrage porte une histoire qui lui est propre.
Mme Mbow se souvient particulièrement d’une rencontre marquante: celle avec un administrateur colonial français, intrigué de voir un jeune Sénégalais lire les classiques français. De ce regard curieux naît un échange intellectuel rare pour l’époque. Le livre devient alors un pont entre les cultures, un espace de dialogue inattendu dans un contexte marqué par les hiérarchies sociales et coloniales.
La lecture accompagne toutes les périodes de la vie d’Amadou Mahtar Mbow, y compris les moments les plus difficiles. Durant certaines phases, notamment lorsqu’il entre en opposition politique et perd son emploi, il se consacre encore davantage aux livres.
Ces moments ne sont pas vécus comme un repli, mais comme une opportunité de réflexion et d’approfondissement. La lecture devient un espace de résistance intellectuelle, de reconstruction et de projection.
C’est aussi dans ces périodes que le partage avec Mme Mbow se renforce. Ensemble, ils lisent, échangent, débattent. La bibliothèque devient alors un véritable laboratoire d’idées.
La bibliothèque ne suit pas une logique strictement ordonnée. Elle se construit au fil du temps, selon les périodes, les centres d’intérêt ou l’actualité. Elle réunit une affinité pour les grands classiques mais affiche également une ouverture notable sur le monde.
Certains ensembles prennent une place particulière. L’histoire d’Haïti, par exemple, devient un axe central suite à une découverte marquante: lors d’une foire en Égypte, Amadou Mahtar Mbow tombe sur un ouvrage rédigé par un proche de Mme Mbow. En le parcourant, il entre en relation avec des liens inattendus avec le Sénégal. Cette rencontre intellectuelle déclenche une véritable passion pour Haïti, qu’il décrivait comme « un petit peuple avec une grande histoire ».
Parallèlement, il s’intéresse profondément à l’Histoire générale de l’Afrique, projet auquel il contribue dans le cadre de ses fonctions à l’UNESCO, mais aussi à d’autres cultures, y compris les sociétés nordiques et les Vikings. Cette diversité témoigne d’une pensée ouverte, universelle, en dialogue constant avec le monde.
Une bibliothèque vivante: lieu de rencontres, de défis et d’expériences
La bibliothèque est bien plus qu’un simple espace de lecture: c’est un lieu de vie. Elle accueille régulièrement des chercheurs, des amis, des intellectuels, mais aussi des personnalités politiques. Les échanges y sont nombreux, souvent vifs, toujours nourris par les lectures.
Le lieu lui-même est soigneusement aménagé. Une grande bibliothèque en acajou est réalisée par un ébéniste, témoignant de l’importance accordée à la mise en valeur des ouvrages.
Mme Mbow se rappelle d’une anecdote révélatrice: pendant la construction de la maison, elle réclamait une piscine, tandis que son mari souhaitait une bibliothèque. Finalement, la bibliothèque l’emporta. Avec le recul, elle confie n’avoir jamais regretté ce choix, tant cet espace est devenu un lieu de convivialité et de partage.
Construire une bibliothèque est une chose; la préserver en est une autre. Mme Mbow évoque avec lucidité les défis: termites, souris et conditions de conservation parfois difficiles. Ces anecdotes rappellent que la préservation d’un tel patrimoine repose sur un engagement constant, impliquant toute la famille.
Pour Amadou Mahtar Mbow, le livre n’est pas seulement un objet intellectuel. Il est aussi une expérience sensorielle: toucher les pages, sentir l’odeur du papier, feuilleter les ouvrages. Lorsqu’il découvre un passage marquant, il appelle son épouse, partage, discute, interroge. Le livre devient alors le point de départ d’une réflexion, mais aussi d’un dialogue.
Cette relation vivante au livre se poursuit dans l’engagement de Mme Mbow en tant qu’enseignante. À ses élèves, elle transmet le goût de la lecture à travers une phrase devenue emblématique: « Lisez, lisez, il en restera toujours quelque chose ».
Du patrimoine privé à un héritage partagé
Un tournant décisif survient lorsque Mme Mbow propose de faire don de la bibliothèque à l’Université Amadou Mahtar Mbow. Inspirée par une initiative similaire, elle suggère que cette collection devienne un bien commun.
La proposition est accueillie sans hésitation par toute la famille. Ce geste témoigne d’une conviction forte: le savoir doit être partagé et accessible au plus grand nombre.
Aujourd’hui, ce fonds constitue un pilier de la Bibliothèque patrimoniale de la BU-UAM et s’inscrit dans une dynamique de valorisation et de transmission.
Lire, transmettre, construire
En dévoilant ce témoignage à l’occasion de la Journée mondiale du livre et du droit d’auteur, la BU-UAM souhaite mettre en dialogue mémoire et présent, et rappeler le rôle fondamental du livre dans la construction des sociétés.
À travers la voix de Mme Mbow, la bibliothèque d’Amadou Mahtar Mbow apparaît comme un héritage vivant, où l’intime rejoint l’universel. Derrière cette bibliothèque, il y a une vie, un engagement, une vision. Lire, c’est transmettre. Et transmettre, c’est construire.
C’est dans cette dynamique que la BU-UAM a initié le Prix littéraire des étudiants « Écrire pour transmettre », invitant les jeunes générations à prolonger cet héritage en faisant de l’écriture un acte de création, de réflexion et de transmission.