Quand la fiction émancipe le réel

23 août 2025

Dimanche 17 août, la librairie Mermoz de Dakar organisait une rencontre littéraire hors du commun. Fary Ndao, ingénieur spécialisé dans le pétrole devenu romancier, était l’invité de Mame Ndiawar Diallo pour l’émission « Entre les lignes » sur RTS1. Au cœur des échanges, son premier roman « Le dernier des arts », qui fait déjà du bruit dans le paysage littéraire sénégalais.

Interrogé sur la place accordée à la femme dans son livre, Fary Ndao partage une anecdote révélatrice de son processus créatif : « Je pense que j’ai été pris à mon propre piège », avoue-t-il avec un sourire. Au départ, l’auteur cherchait simplement à mettre en lumière la condition des épouses des candidats à la présidentielle, ces femmes qui « dans l’arrière-cour de l’intimité assurent la logistique de la maison, l’éducation des enfants » pendant que leurs maris séduisent des millions d’électeurs.

Mais l’écriture lui a réservé une surprise : « En écrivant cette partie-là, je me suis rendu compte de la force justement de cette femme-là. Et en relisant cette partie, je lui ai donné un rôle plus important qu’elle n’avait initialement. »

Cette évolution spontanée du personnage illustre à merveille la philosophie de l’auteur : « Quand on commence à écrire, on a un objectif mais en fait l’écriture en elle-même est un processus heuristique qui vous oriente vers des choses auxquelles vous ne vous attendiez pas. »

Au-delà de la fiction, Fary Ndao porte une vision progressiste du rôle des femmes dans la société : « Moi je refuse les assignations. Je pense que la femme n’a pas de rôle spécifique hormis ce que lui donnent certaines cultures ou certaines religions lorsqu’elle y croit, lorsqu’elle pratique cela. »

Pour l’ingénieur-écrivain, les aspirations féminines sont universelles : « Je pense qu’une femme a des aspirations qui sont les mêmes aujourd’hui qu’un homme. C’est l’épanouissement en tant qu’individu, c’est le droit au bonheur, c’est éduquer ses enfants ou ne pas vouloir avoir d’enfants aussi. »

Dans « Le dernier des arts », cette philosophie se matérialise par un choix narratif audacieux : la présidente de la République du pays fictif n’est jamais présentée en compagnie d’un homme. « On ignore si elle a un mari ou pas. Ce n’est jamais évoqué dans le livre », précise l’auteur. Un parti pris délibéré pour montrer « qu’on peut être dirigeant d’une entreprise, d’un pays et être dirigeant pour ce qu’on est, pas forcément parce qu’on est le conjoint de ou la femme de. »

Né à Dakar en 1987, diplômé de l’Institut des Sciences de la Terre et de l’Institut français du pétrole, Fary Ndao nourrit son regard sur la société à travers ses lectures. Il se réclame d’influences telles que « Nations nègres et culture » de Cheikh Anta Diop, « Peau noire, masques blancs » de Frantz Fanon et « Le Père Goriot » de Balzac, s’affirmant comme un auteur qui privilégie la nuance.

« La vie est infiniment plus complexe qu’on ne le pense », affirme-t-il. « Il n’y a pas des gens tout blancs d’un côté, tout noirs de l’autre et sans doute la vie est une nuance de gris. »

Cette ligne directrice traverse son roman, qui explore les dilemmes politiques d’un pays fictif ouest-africain sahélien, mêlant questions de gouvernance, djihadisme et condition féminine.

Pour Fary Ndao, l’objectif de son écriture est double : « D’abord émouvoir les lecteurs » puis « nuancer leur vision du monde. » Sans chercher à imposer ses idées, il veut que ses lecteurs puissent « se mettre à la place de ces personnages-là » et s’interroger : « Si c’était moi, qu’est-ce que j’aurais fait ? »

Une approche qui trouve un écho particulier dans son traitement des personnages féminins, où la complexité humaine prime sur les stéréotypes, offrant aux lectrices comme aux lecteurs des modèles de femmes affranchies des assignations traditionnelles.