Face aux inondations qui persistent dans certains quartiers de Dakar après les fortes pluies, notamment autour de la Zone de captage et de Grand Yoff, les calèches et charrettes tirées par des chevaux apparaissent comme une alternative pour les piétons bloqués. Entre soulagement des usagers et augmentation brutale des tarifs de traversée, ces modes de transport artisanal ponctuent le quotidien d’une population dakaroise éprouvée.
Le lundi 5 octobre 2026, il est 12 h 30 à la Zone de captage, dans la commune de Grand Yoff. À la suite des fortes pluies qui ont frappé la capitale, les traces des intempéries restent visibles dans ce secteur. Le cadre est amer: les nappes d’eau s’étendent sur la chaussée et les rues reliant les différentes parties du quartier bloquent la circulation. Les habitations situées à proximité de l’axe sont majoritairement encerclées par les flots et les routes deviennent impraticables. Sur les tronçons les plus délicats, les voitures manquent; là où elles hésitent à s’engager, les attelages prennent le relais. Sur cette artère peu praticable, adjacente au bassin de rétention, les passants n’ont guère d’alternative. Pour rejoindre l’autre rive, certains s’enfoncent dans l’eau et d’autres cherchent un moyen de transport. Les charrettes deviennent alors une solution salvatrice pour les usagers. Vains d’encombrement, les cochers tirent parti de la situation. Pour franchir d’un bord à l’autre, il faut débourser au moins 200 FCfa. Pourtant les tarifs ne font pas l’unanimité, même parmi les cochers. Alors qu’un agent organise le flux, un charretier arrive et réclame soudainement 500 FCfa. Le régulateur, surpris, l’interpelle: « Tu dois respecter le tarif en vigueur ici ». Le propriétaire de l’attelage refuse de céder: « Ce n’est pas à toi de me dire quoi faire. Personne ne peut me fixer un prix », réaffirme-t-il. L’échange attire l’attention. Une femme, assise sur une autre charrette, prend la parole: « Le marché va s’autoréguler: s’il applique un tarif seul, aucun client ne se tournera vers lui ». Son commentaire déclenche une hilarité générale. Le conducteur, campé dans sa position, ne lâche pas prise. Cheikh Mbaye, autre professionnel présent, comprend pourtant la tentation de certains collègues d’augmenter leurs exigences financières. Passer à travers une zone inondée comporte des risques, rappelle-t-il. Selon lui, l’équipage peut progresser sur plusieurs mètres avant de se heurter à un bourbier impraticable qui oblige le cocher à rebrousser chemin ou à modifier son itinéraire. À cela s’ajoutent les charges quotidiennes liées à l’entretien et à l’alimentation du cheval. Aïcha Ndiaye (nom d’emprunt) hésite quelques minutes devant l’eau avant de se décider. Ayant commencé par s’enfoncer dans l’eau, elle se voit rattrapée par la réalité du lieu. Elle conclut: « Traverser à pied est difficile. C’est sale et ce n’est pas sûr ». Elle finit par emprunter une charrette, mais déplore: « Payer 200 à 300 FCfa à chaque passage toute la journée, c’est compliqué. Surtout que l’eau est partout. Là où l’on marchait sans problème, il faut dépenser 1000 FCfa ou plus par jour après chaque pluie intense. Je dois rejoindre Castor et la voie est encombrée ». Le long de ce même itinéraire, l’animation ne faiblit pas. Massamba Guèye, vêtu tout en noir, explique comment l’activité s’adapte aux intempéries: « En temps normal, nous stationnons devant les magasins pour transporter les marchandises et les bagages des clients. Après les averses, on change de trajectoire et on vient ici pour acheminer les personnes. On reste sur place jusqu’au reflux des eaux ».
Les charretiers se frottent les mains
À Grand Yoff, la situation ne diffère pas. Les charrettes déambulent entre la station Patte d’Oie et l’église de Grand Yoff, toutes deux submergées par l’eau. Installé sur sa calèche ornée, Aliou Mar attend la clientèle au milieu des flaques. Une femme s’approche, avec un enfant et un gros sac. Visiblement épuisée, elle exprime son découragement: « Je n’ai pas le temps, je viens du village et je suis déjà épuisée ». Elle tente de monter, mais rencontre des difficultés. Aliou lui tend alors la main pour l’aider à s’asseoir. Le trajet lui revient finalement à 400 FCfa en raison de son chargement. Souleymane Faye s’approche aussi. Interpellé, il se permet une boutade: « Je suis d’une mère peule et d’un père sérère. Donc on peut dire que je suis un vrai mélange! ». Derrière l’humour se cache une réalité lourde: progresser à pied implique le risque d’être complètement trempé. « Mieux vaut prendre une charrette, même si les tarifs restent élevés pour une si courte distance », avoue-t-il. Interrogés sur leurs gains pendant ces épisodes pluvieux, les charretiers esquivent la question. Aliou Mar joue la prudence puis sourit: « On se frotte bien les mains ». Soudain, son cheval s’anime et se déplace légèrement. Le cocher serre les rênes mécaniquement avant de reprendre, le regard posé sur l’horizon inondé: « Après la pluie, on assure la navette toute la journée, et ce jusqu’à ce que les eaux se retirent pour de bon ».