Qu’elles travaillent seules ou en groupe, nombreuses sont les femmes qui font de l’entretien des mosquées un véritable sacerdoce. Si certaines d’entre elles espèrent uniquement une récompense divine à travers cet engagement qui peut être perçu comme une dévotion, d’autres y voient parfois un prétexte pour s’adonner à la mendicité.
« La propreté fait partie de la foi ». À Dakar, cette exigence religieuse se vit loin des regards, dans le calme des mosquées. Bien avant l’appel à la prière, des femmes arrivent seules ou en petits groupes. Elles lavent, balaient, rangent, puis repartent sans bruit, laissant derrière elles des lieux propres et accueillants pour les fidèles.
À la mosquée de Keur Mbaye Fall, tout commence par les tapis. Ils sont soulevés, déplacés et empilés sur le côté. En dessous, une fine poussière s’élève. Le plancher apparaît, marqué par les passages répétés des fidèles.
Puis le travail prend forme. Trois femmes s’activent pleinement. L’une balaie en avançant lentement. Une autre verse de l’eau et frotte le sol. La troisième s’occupe des tapis, les secoue et les remet en place. Les gestes se répètent. Ici, personne ne donne d’ordre. Chacune sait ce qu’elle a à faire.
Ndèye Khadija Diouf, 32 ans, vendeuse de foulards dans le quartier, garde son balai près d’elle, le foulard bien serré autour du cou et le regard tourné vers le sol. Elle avance sans s’arrêter et ne cherche pas à expliquer. « On agit pour Dieu », affirme-t-elle simplement.
Pour elle, cette raison suffit à justifier sa présence. « Nettoyer la maison de Dieu est une bénédiction. On le fait avec le cœur », ajoute-t-elle, posément. Elle précise qu’elle ne voit pas cela comme une contrainte, mais comme un acte personnel lié à sa foi et à son éducation religieuse.
À quelques pas, Maïmouna Diallo, 53 ans, s’occupe des tapis. Le poids des années se lit dans son visage, mais pas dans ses gestes. Elle secoue vigoureusement et replie avec soin. À la regarder, on n’a pas l’impression qu’elle fatigue.
Elle s’arrête un instant pour essuyer ses mains. « Ce n’est pas facile à mon âge », reconnaît-elle doucement. « Mais une fois qu’on commence, on oublie la fatigue ».
Elle évoque aussi ses enfants. « Parfois, ils viennent avec moi, surtout pendant les vacances. Ils aident à porter l’eau, à ranger les tapis ». Pour elle, l’acte ne se limite pas au nettoyage. C’est aussi transmettre quelque chose. « Si eux aussi prennent l’habitude, c’est bien », ajoute-t-elle.
Habibatou Bâ, 38 ans, gérante d’un multiservice, insiste sur le sens profond de son geste. « Dans la religion, on nous demande de garder les mosquées propres. Même un petit effort compte », rappelle-t-elle.
Derrière cet engagement se joue une organisation discrète. En cas de manque de matériel, les femmes se cotisent. « Chacune donne un peu selon ses moyens. On ne peut pas laisser la mosquée dans un mauvais état », explique-t-elle.
Progressivement, la mosquée gagne en clarté. Le plancher est lavé, encore légèrement humide. Les traces disparaissent. Les tapis sont replacés, bien alignés. Une odeur légère de parfum flotte dans l’air. L’espace devient plus propre, plus apaisant.
Une présence discrète,mais essentielle
À 16 h 30, lorsque les fidèles commencent à arriver, certains ralentissent et prennent le temps de regarder autour d’eux. « Qu’Allah vous récompense », souhaite un homme en passant.
Les femmes affirment être habituées à exercer ce travail bénévole pour l’entretien de la mosquée. Habibatou Bâ confie même que l’imam ne manque pas de les encourager. « Il nous regarde souvent avec fierté », se réjouit-elle.
Oumy Mendy agit aussi dans les mosquées, tout en menant ses autres activités professionnelles. Le déclic est venu le jour où elle a inhalé de la poussière lors d’une prosternation. « Quand tu pries et que ton front se pose sur quelque chose qui sent la poussière, tu as juste envie de finir », raconte-t-elle.
Depuis, elle poursuit ce geste avec la même intention. « Si c’est propre, on prend son temps. On se sent bien en priant ». Elle aussi espère, comme les autres, une récompense divine.
À la mosquée des Maristes, le nettoyage est achevé à notre arrivée. Le plancher est prêt, les tapis bien alignés. Les femmes rassemblent leurs affaires, certaines se préparant à partir.
Marième Soumaré tient encore son balai. Sa sœur jumelle Oulèye Soumaré est assise à ses côtés. Âgées de 68 ans, elles nettoient ce lieu de culte depuis des années.
Aujourd’hui, ce n’est plus avec la même vigueur pour Oulèye Soumaré. « Le diabète m’a affaiblie », avoue-t-elle. Son regard trahit une légère tristesse. Elle ne peut plus balayer comme avant. « Je n’ai plus la force », dit-elle calmement.
Mais elle continue de venir. « Je ne peux pas rester à la maison », ajoute-t-elle.
Quant à Marième, elle ne s’arrête presque jamais. Chaque vendredi, dans la matinée, elle balaie, lave et range, avec l’aide de deux autres femmes. « On a grandi comme ça », confie-t-elle, rappelant que c’était une prescription de leur père.
« Il disait que la mosquée doit être propre », se souvient Oulèye. Aujourd’hui encore, ces paroles inspirent leurs gestes, malgré la fatigue et la maladie.