Mis en service en février 1979, le pont Émile Badiane dépasse le cadre d’un simple ouvrage technique. Chaque jour, des milliers de voyageurs, des marchands et des poids lourds l’empruntent au-dessus des eaux calmes du fleuve Casamance. Toutefois, derrière cette fonction stratégique se cache une réalité inquiétante : cette infrastructure vieillissante est marquée par des accidents meurtriers et des alertes récurrentes.
Long d’un peu plus de 600 mètres, l’ouvrage surplombe le fleuve telle une silhouette géante usée par le temps. Les garde-corps exhibent les traces des années, le revêtement montre les marques d’un trafic intense et les usagers l’abordent souvent avec une appréhension contenue. Construit au milieu des années 1970 et inauguré en février 1979 sous le mandat du président Léopold Sédar Senghor, le pont Émile Badiane a traversé plusieurs régimes politiques, périodes de crise et mutations économiques de la Casamance.
Pendant près d’un demi-siècle, il a assuré la continuité territoriale entre Ziguinchor et le reste du pays, facilitant les échanges commerciaux avec la Gambie, la Guinée-Bissau et l’intérieur du Sénégal. Cependant, avec le temps, le poids des années se fait sentir. L’ouvrage, soumis au passage de véhicules légers et de gros porteurs, suscite aujourd’hui des inquiétudes croissantes. En attendant la réalisation du deuxième pont de Ziguinchor — dont la pose de la première pierre, initialement annoncée pour le 31 juillet 2026, a été reportée — l’infrastructure actuelle continue d’absorber un trafic soutenu, largement supérieur à ce qui avait été envisagé lors de sa conception.
Le pont Émile Badiane n’est pas seulement un symbole de liaison ; il est aussi devenu le théâtre de tragédies récurrentes. Le 26 mai 2026, un trajet à destination de Dakar s’est transformé en drame. Un minibus transportant trois personnes a quitté la chaussée avant de plonger dans les eaux du fleuve Casamance. Le bilan est lourd : une victime décédée, une survivante et une disparue. Ce drame n’est malheureusement pas le premier. En août 2019, trois personnes avaient déjà perdu la vie dans des circonstances similaires après la chute de leur véhicule dans le fleuve. Deux ans plus tard, dans la nuit du 6 au 7 août 2021, un nouvel accident est venu alourdir la liste des drames.
Des drames qui se répètent
Un camion gros porteur, en route vers la Gambie, a quitté la chaussée avant de sombrer dans les eaux du fleuve. Les deux camions impliqués, tous deux venus de Guinée-Bissau, avaient quitté l’usine Sonacos de Ziguinchor pour gagner le port de Banjul afin d’y charger des marchandises. Mais l’un d’eux n’atteindra jamais sa destination. Son conducteur, un ressortissant bissau-guinéen, avait perdu le contrôle du véhicule vers deux ou trois heures du matin.
Le camion s’est englouti dans les eaux sombres du fleuve. Malgré des semaines de recherches, le chauffeur n’a jamais été retrouvé. Son apprenti s’en est sorti avec plusieurs blessures. Ces tragédies ont profondément marqué les esprits. Elles ont surtout renforcé le sentiment d’urgence autour de l’avenir de cette infrastructure stratégique.
Depuis plusieurs années, les acteurs de la société civile multiplient les alertes. Des associations, des citoyens et même des artistes se sont mobilisés pour attirer l’attention des pouvoirs publics. C’est notamment le cas du rappeur casamançais Fafadi qui a utilisé sa musique pour dénoncer les risques majeurs liés à la dégradation du pont. À la tête du Collectif pour la reconstruction du pont Émile Badiane, Aliou Djiba porte ce combat depuis 2019. Pour lui, la situation exige une action rapide. « L’état actuel du pont doit interpeller les autorités avant qu’un drame encore plus grave ne survienne. Nous sommes face à un ouvrage qui représente un réel danger », avertit-il dans un entretien avec des journalistes.
L’annonce de la construction d’un nouveau pont nourrit toutefois un espoir prudent chez les défenseurs de cette cause. « Depuis plusieurs années, nous plaidons pour cette reconstruction. Aujourd’hui, nous constatons que des étapes concrètes sont engagées et cela nous rassure. La fixation d’une date pour le lancement des travaux constitue un signal encourageant », souligne M. Djiba.
Le président du Collectif insiste néanmoins sur un point essentiel : la qualité des travaux futurs. « Le nouvel ouvrage devra respecter toutes les normes techniques afin de garantir sa solidité et sa durabilité pour plusieurs générations », recommande-t-il. Coordonnateur national du mouvement « Vision citoyenne », Madia Diop Sané estime qu’il faut construire un nouveau pont pour soulager Émile Badiane qui approche des cinquante ans d’existence.
Alerte et inquiétudes des Ziguinchorois
« Le pont Émile Badiane est aujourd’hui le théâtre d’accidents répétés qui confirment l’urgence absolue de construire un nouvel ouvrage prévu entre Ziguinchor et Tobor. Maillon essentiel de l’axe nord-sud et infrastructure à vocation sous-régionale, cette infrastructure est dans un état de dégradation critique. Face à cette situation alarmante, le lancement immédiat des travaux de construction n’est plus une option, mais une nécessité vitale », se désole M. Sané, rappelant que des personnes sont portées disparues dans les eaux du fleuve Casamance.
Restant sur cette même dynamique, il indique que le pont Émile Badiane menace ruine et pourrait s’effondrer d’un jour à l’autre. « L’action des pouvoirs publics est attendue au plus vite. Face aux risques, les autorités ne doivent pas attendre qu’un drame survienne pour exprimer des condoléances, comme ce fut le cas lors de la tragédie du bateau « Le Joola ».
Une grande marche sera bientôt organisée à Ziguinchor pour rappeler que l’édification de cette nouvelle infrastructure constitue une urgence absolue », s’indigne le coordonnateur national du mouvement « Vision citoyenne ». En attendant, le vieux pont Émile Badiane poursuit sa mission, fidèle, mais épuisé. Jour après jour, il continue de porter des milliers de voyageurs et des convois de marchandises au-dessus du fleuve Casamance.
Les alertes se multiplient, les souvenirs des drames restent vivaces. Cependant, le trafic ne s’arrête jamais. À Ziguinchor, beaucoup regardent désormais cet ouvrage avec un mélange de reconnaissance et d’inquiétude. Comme un monument indispensable qui, après 47 années de service, semble avoir atteint ses limites.