Philosophie des liens et des rencontres

9 novembre 2025

Le 8 novembre marque le soixante-dixième anniversaire du Professeur Souleymane Bachir Diagne, figure majeure de la philosophie contemporaine et voix essentielle du dialogue entre les cultures, les langues et les savoirs. À travers une œuvre d’une rare profondeur, il n’a cessé de rappeler que penser, c’est traduire, et qu’à l’horizon de toute philosophie s’esquisse une éthique de la rencontre.

En ce jour où il souffle ses soixante-dix bougies, il convient d’honorer un intellectuel dont l’œuvre porte haut la dignité de la pensée africaine, sa capacité à parler au monde et à faire résonner dans l’échiquier universel la lumière particulière que porte chaque culture. Dans son récit autobiographique « Le Fagot de ma mémoire » (2021), Souleymane Bachir Diagne revient sur ses origines à Saint-Louis, chef-lieu du nord, où il voit le jour, où il apprend à se mettre debout et, plus tard, à faire ses premiers pas à Ziguinchor, où ses parents sont affectés. Né d’une famille musulmane lettrée, héritière d’une longue tradition de savoir et d’ouverture, il fréquente l’école maternelle des Sœurs du Saint-Sacrement, école catholique, où il mémorise et chante notamment l’Ave Maria, cantique qui continue de l’émouvoir. C’est toutefois là qu’il vit son « premier cas de conscience théologique ». Une cousine de sa mère, en l’entendant réciter le Salut à la Vierge, lui prédit le risque du courroux divin. Dès lors, il découvre prématurément l’exclusion et l’intolérance religieuses, lorsque les religions s’imaginent pouvoir s’interdire le Paradis mutuellement. Heureusement, son père lui transmet une boussole morale fondée sur l’ouverture, la curiosité et la rencontre. Ce socle deviendra le cœur même de son cheminement philosophique.

Plus tard, celui qui avait nourri le rêve d’embrasser la carrière de ses parents en devenant agent des PTT voit son destin bifurquer. Brillant élève et Lauréat du Concours général, Diagne accède à une reconnaissance nationale après une rencontre marquante avec le président Léopold Sédar Senghor, une destinée qu’il rejoindra plus tard après son admission à l’École Normale Supérieure de la rue d’Ulm à Paris. Agrégé de philosophie, il soutient son doctorat et rentre à Dakar au cours des années 1980, où il exerce au sein du département de philosophie.

DU DIALOGUE ET DE LA RELATION

Après deux décennies d’enseignement et d’avoir rempli son mandat envers la République tout en formant de nombreux étudiants qui deviendront par la suite ses collègues, il ressent le besoin d’interroger à nouveau le savoir comme voyage et comme épreuve de l’étranger.

À l’Université Columbia de New York, où il vient d’achever sa carrière, il a enseigné la philosophie islamique et la philosophie africaine, poursuivant une réflexion constante sur l’idée que l’identité ne s’éclaire que dans la réflexion sur le devenir.

Dans Universaliser, (2024), le Professeur Souleymane Bachir Diagne appelle à un dialogue fécond et respectueux entre les cultures. Il rejette ainsi l’universel de surplomb qui impose une vision univoque et nie la différence sauf à s’y conformer. Face à cette « unité excluante », il oppose « la relation », seule véritable assise d’un universel ouvert et partagé. Ses œuvres majeures — « Islam et société ouverte ». La fidélité et le mouvement dans la pensée de Muhammad Iqbal (2001) ; « Comment philosopher en islam ? » (2008) ; « Bergson postcolonial » (2014) ; « La controverse », (2019), dialogue sur l’islam avec Rémi Braque ; « Léopold Sédar Senghor : l’art africain comme philosophie » (2019) ; et « De langue à langue » (2022) — témoignent toutes d’un même élan: une pensée attachée à ses sources tout en s’ouvrant à l’intégralité du monde. Pour lui, la philosophie n’est pas une simple spéculation théorique; elle est un art du lien, une traversée, un engagement dans le devenir commun de l’humanité. Ainsi, en ces temps marqués par l’étroitesse identitaire et le déclin de la vie politique, Souleymane Bachir Diagne rappelle avec force que penser peut encore être un acte d’hospitalité, un geste d’accueil à l’autre, une manière d’élargir l’humanité.

Et puisque 70 ans se fêtent, ce jour s’impose comme l’occasion de lui souhaiter un joyeux anniversaire et de saluer non seulement un parcours académique d’exception, mais aussi un engagement durable pour une humanité en dialogue.