À la rive du fleuve Sénégal résident des noms que les anciens ne prononcent jamais sans gravité. Ces noms se murmurent plutôt la nuit, car ils n’appartiennent pas uniquement au monde des hommes. Penda Sarr figure parmi eux. On raconte qu’elle maîtrisait les tourbillons d’un seul doigt, faisait reculer les crocodiles et pouvait priver Saint-Louis de poisson pendant trois jours. Derrière ces pouvoirs se cache l’histoire vive d’une femme qui aurait affronté un djinn et obtenu de lui les secrets les plus anciens du fleuve.
Tout débute avec une enfant originaire du Fouta, née dans une famille où le savoir se garde comme un secret. Son père, Moussa Boukary Sarr, était, selon Mame Hamady Diop, le gardien de sa demeure à Ngawlé, « un grand érudit, un homme de sciences et de connaissance, dont la sagesse dépassait largement ce que l’on peut comprendre pour des personnes ordinaires ». Il connaissait les plantes, les eaux, les remèdes et les secrets transmis par les anciens. On disait aussi qu’il pouvait apprivoiser les caïmans et guérir par la puissance de ses mots.
C’est auprès de lui que Penda grandit. Elle n’hérita pas seulement de son nom, mais aussi de sa soif de savoir. Et déjà, le fleuve occupait une place centrale dans sa vie. Pour les autres, ce n’était que de l’eau. Pour Penda, c’était un langage, avec ses courants, ses silences, ses humeurs et ses tourbillons.
Comme l’écrit Samba Sarr dans « Penda Sarr de Ngawlé, la fille des eaux », cette enfant allait devenir une femme de voyages et d’épreuves, parcourant Fanaye, Ngawlé, Saint-Louis, Dakar, Kayes et Nioro. Mais avant de défier le monde, elle allait devoir défier les siens.
La nuit où l’invisible s’est plié devant elle
Aucune pirogue ne peut franchir le guichet sans leur aval. Penda tente d’abord. Le fleuve se referme devant elle. Elle recule. Ses frères rient, persuadés d’avoir démasqué sa limite. Elle réessaie ensuite, et face à l’eau tourmentée, elle lève lentement l’index droit. L’eau s’aplatit et s’obéit.
Le tourbillon se déplace, quitte sa trajectoire et se retire vers Sandé. Dans les roseaux, les frères n’osent plus rire. Ils avaient voulu la tester; ils viennent de découvrir une puissance qu’ils ne peuvent ni mesurer ni expliquer. Ce jour-là, à Ngawlé, la légende prend corps pour de vrai. Elle devient Penda Sarr de Ngawlé, nom qui la suivra jusqu’à la tombe et bien au-delà.
Derrière ce pouvoir sur l’eau se cache, dit-on, un savoir plus profond, à la frontière du visible et de l’invisible. Penda cherche à comprendre les forces cachées du fleuve et les connaissances antiques que même les savants redoutent d’approcher. Une nuit, au bord de l’eau, elle croise un djinn. L’être sait tout d’elle: son nom, celui de son père, son origine et même ses pensées.
Penda ne fuit pas. Elle saisit sa fille par les cheveux et refuse de la lâcher. Les djinns apparaissent, menacent et exigent qu’elle libère leur enfant. Penda tient bon et pose ses conditions. Elle ne demande ni or ni richesse, mais le savoir, les secrets, les formules anciennes, les chemins qui restent invisibles.
Les djinns s’inclinent. De cette rencontre, Penda reçoit un savoir qui transforme sa vie. Elle ne connaît désormais plus seulement le fleuve visible, mais aussi ses faces cachées. Elle sait où passer, où s’arrêter et ne craint plus ce que les autres redoutent.
Alors commencent les longs voyages. Penda sillonne et échange entre Ngawlé et Fanaye, entre Saint-Louis et Dakar, jusqu’à Kayes et Nioro. Son nom la précède; à Saint-Louis, chez les pêcheurs du Guet Ndar, on se moque d’elle, la fille des eaux. Une dispute éclate sur le marché. Penda rappelle son lignage et les droits de sa famille sur les eaux.
Selon Samba Sarr, elle dit simplement : « Je suis la fille de Moussa Boukary Sarr, je suis la fille des eaux. À partir de demain, plus personne ne mangera de poisson à Saint-Louis. »
À Dakar, même défi. Penda affirme que les pêcheurs reviendront les mains vides. Ils reviennent avec des filets remplis non pas de poissons, mais de grenouilles qui sautent et retournent à l’eau. On ne rit plus. On s’incline.
À Kayes, ce sont les crocodiles qui l’attendent. On la supplie de ne pas entrer dans l’eau. Elle refuse et affirme que le fleuve n’a plus de secret pour elle. Elle entre seule dans les eaux que tout le monde fuit. L’eau se calme. Les crocodiles reculent.
En sortant, elle ramasse de la boue sur la berge, murmure une formule et la jette dans l’eau. Elle promet aux habitants que, désormais, ni le fleuve ni ses crocodiles n’auront prise sur eux. Le roi, témoin de la scène, lui offre trois kilos d’or.
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Son nom voyage avec les pirogues et les veillées. Puis il devient lui-même un pouvoir. Mame Hamady Diop témoigne : « On raconte que lorsqu’une arête de poisson reste plantée dans la gorge, certains anciens prononcent son nom, Penda Sarr, et l’arête finit par se détacher. »
À Ngawlé, cette mémoire demeure vivante. Mamadou Moussa Sarr, petit-fils de Moussa Sarr, évoque Penda comme une figure profondément enracinée dans l’histoire familiale. Selon lui, « il y avait une double connaissance : l’une transmise par son père, Moussa Boukary, et l’autre liée au génie de Fanaye ».
Selon Mamadou Moussa Sarr, « elle n’a pas été enseignée au sens traditionnel. Elle était enfant et c’était inné ». Elle maîtrisait également le Coran avec une profondeur qui surprenait les hommes savants. Penda était aussi une femme de caractère. « Elle était brave. Son courage a contribué à sa renommée. Elle se battait si on la provoquait, mais même sans être provoquée, elle était une battante », témoigne-t-il.
Le nom qui guérit et la mémoire de Ngawlé
À Ngawlé, beaucoup se présentent davantage comme des descendants de Penda Sarr que de Moussa Boukary lui-même. « Ici, tout le monde la connaît. Chaque fois qu’il y a un programme, on se remémore son histoire », affirme Mamadou Moussa Sarr.
Abdoulaye Baba Sarr, autre voix de cette mémoire, affirme : « Je n’ai pas connu Penda Sarr, mais j’ai entendu parler de ses exploits. » Il raconte que Penda aurait élevé son arrière-grand-père, Maimouna Farba, à qui elle aurait transmis une partie de ses connaissances ésotériques. « Penda était une connaisseuse », dit-il. « Nos anciens disaient que, lorsqu’elle était plus jeune, elle jouait avec les crocodiles », rapporte-t-il.
Dans cette mémoire collective, Penda apparaît aussi comme une protectrice et une gardienne du fleuve. Sa réputation dépassait largement Ngawlé. Dans d’autres villages, les filles originaires de Ngawlé étaient recherchées en mariage, tandis que l’appartenance à la descendance de Penda était considérée comme un avantage social. « Être parent de Penda Sarr est un bénéfice », résume un témoignage.
Penda finit par s’installer à Saint-Louis. Le fleuve, qui l’avait accompagnée toute sa vie, l’avait conduite jusqu’à son dernier refuge, la ville où elle avait un jour paralysé les pêcheurs. Elle y meurt en 1893. Son corps est enterré au cimetière de Guet Ndar et sa tombe devient un lieu de mémoire.
Saint-Louis, là où la légende demeure
Les pêcheurs viennent y chercher de la terre pour en faire des amulettes, comme si une part de la puissance attribuée à Penda pouvait encore les accompagner sur les eaux. Même après sa mort, Penda continue ainsi d’habiter le monde des vivants. À Ngawlé, son nom reste attaché au village. Dans le Fouta, son histoire continue de circuler. À Saint-Louis, sa tombe conserve la mémoire de celle que les pêcheurs avaient appris à respecter. Et sur le fleuve, son nom reste lié à l’eau elle-même.
Plus d’un siècle après sa disparition, le Fouta a conservé la femme et le mystère. Penda Sarr de Ngawlé, la fille de Moussa Boukary Sarr, la fille des eaux, celle qui fit plier les tourbillons, devant qui les crocodiles reculèrent, qui priva des pêcheurs de leurs prises et dont la terre devint amulette. Celle dont le nom, dit-on, pouvait encore faire tomber une arête de poisson coincée dans la gorge.
Certaines personnes meurent et deviennent des souvenirs. D’autres deviennent des légendes. Et puis il y a celles dont le souvenir finit par devenir une puissance. Penda Sarr est de celles-là.