Après trois années à la tête de la mission diplomatique turque au Sénégal, l’ambassadrice de Türkiye dresse un bilan dense et résolument positif de son mandat. Coopération stratégique, investissements, diplomatie économique, culture, éducation et médiation internationale : entretien avec une diplomate convaincue que l’axe Dakar–Ankara est désormais entré dans une nouvelle dimension.
Madame l’Ambassadrice, après plusieurs années à la tête de la mission diplomatique de la Türkiye au Sénégal, quel bilan global tirez-vous de votre mandat ?
Je peux affirmer être pleinement satisfaite du chemin parcouru. Arrivée en 2023, je quitterai le poste en 2026, soit trois années passées au service de ces relations bilatérales. Déjà solides avant mon arrivée — Dakar figurant parmi les premières ambassades que nous avons ouvertes en Afrique — nos liens ont été non seulement consolidés, mais aussi relevés à un niveau plus stratégique, au fil des trois dernières années.
Quels ont été, selon vous, les moments diplomatiques les plus marquants de votre mission, notamment en ce qui concerne le renforcement du dialogue politique entre Dakar et Ankara ?
Si vous me le permettez, je ne souhaite pas limiter mon regard au seul volet politique, même s’il demeure fondamental. À mon arrivée, le 1er février 2023, un tremblement de terre dévastateur a frappé la Türkiye cinq jours plus tard, faisant des milliers de victimes dans une région densément peuplée. Cet épisode tragique a tissé des liens solides avec le Sénégal : la population et les autorités sénégalaises nous ont immédiatement apporté leur solidarité. Cette proximité renforcée a ensuite nourri ma volonté de densifier notre coopération. Je tiens à souligner l’élan donné par le détachement des sapeurs-pompiers sénégalais, trente jeunes courageux envoyés dans la zone la plus affectée, Hatay, ainsi que le rôle du Commandant de la Brigade Nationale des Sapeurs-Pompiers, le Général de Brigade Mamadou Ndoye, sans oublier les contributions de Dudu Sarr, Oumy Ndour, Codou Ndao et d’autres artistes, journalistes et figures culturelles qui ont organisé une vente aux enchères et mobilisé des soutiens pour les sinistrés. Le travail collectif, jour et nuit, a été déterminant.
En 2023, nous avons aussi vécu le centenaire de la République turque, marquant l’année par une série d’événements culturels majeurs. Sur le plan politique, deux jalons se distinguent particulièrement. Le premier s’est produit en 2024, lorsque le président Bassirou Diomaye Diakhary Faye s’est rendu en Türkiye pour une visite officielle le 31 octobre 2024, accompagnée de la signature d’accords importants et de l’organisation d’un forum d’affaires favorisant les échanges entre dirigeants et opérateurs économiques. Le second jalon a été la visite officielle du Premier ministre Ousmane Sonko en Türkiye, le 7 août 2025, qui a donné lieu à de nouveaux accords et à un forum économique actif. Ces deux épisodes demeurent parmi les plus marquants de ma mission, sans oublier les visites de haut niveau émanant de Türkiye vers le Sénégal et l’attente d’une prochaine visite du président Erdoğan.
La signature du protocole d’accord instituant le Conseil de coopération stratégique de haut niveau constitue un tournant clé. En quoi ce mécanisme transforme-t-il concrètement la coopération Sénégal–Türkiye ?
Ce protocole offre une opportunité réelle d’approfondir et de diversifier notre collaboration dans divers domaines, tout en la rendant plus structurée et efficiente. Il prévoit en particulier la mise en place d’un groupe de planification stratégique conjoint chargé de renforcer les échanges sur les questions politiques, bilatérales, régionales et internationales, d’identifier les priorités et les projets phares, et de superviser leur avancement. Ce cadre vient compléter d’autres organes, comme la commission économique mixte que nous prévoyons d’organiser en avril. En somme, il permet une gestion plus coordonnée et ambitieuse de notre partenariat.
Le volume des échanges commerciaux entre nos deux pays a connu une progression significative. Quels leviers ont permis cette dynamique et quels secteurs doivent être davantage renforcés ?
Les visites du Président de la République du Sénégal et du Premier ministre sénégalais ont été déterminantes pour stimuler à la fois le commerce et l’investissement. Elles ont facilité des rencontres avec des responsables d’entreprises turques et encouragé des initiatives comme le Forum Türkiye–Afrique des affaires et de l’économie (Tabef), organisé à intervalles réguliers. Nous avons aussi accueilli d’importantes délégations sénégalaises en Türkiye et reçu à plusieurs reprises des délégations turques, notamment de l’Assemblée des exportateurs (Tim), couvrant divers secteurs. Ces échanges ont grandement renforcé le cadre économique. Toutefois, le potentiel demeure largement insuffisamment exploité. Lors de la visite présidentielle au Türkiye, nos deux chefs d’État ont fixé un objectif ambitieux : atteindre un volume d’échanges commerciaux d’un milliard de dollars. Il faut poursuivre les efforts pour que ce chiffre bénéficie plus largement au Sénégal, qui possède d’importantes forces à valoriser.
Les secteurs prioritaires sont multiples : agriculture, énergie, industrie, technologies, défense et bien d’autres. Türkiye a bien pris note de la Vision Sénégal 2050 et des ambitions du pays en matière de souveraineté; nous sommes prêts à partager notre savoir-faire et à assurer des transferts de technologies, ce qui s’inscrit déjà dans nos pratiques actuelles. Le commerce ne se limite pas à des échanges de marchandises : il s’agit aussi d’investissements et de transfert de technologies, qui constituent des leviers essentiels pour un développement durable et stratégique.
Les entreprises turques jouent un rôle majeur dans les grands projets d’infrastructures au Sénégal. Comment évaluez-vous l’impact de ces investissements sur l’économie et l’emploi locaux ?
Votre observation est pertinente : nombre d’entreprises turques réalisent des projets d’envergure. À titre d’exemple, les investissements directs et les projets de BTP s’élèvent à environ 3 milliards de dollars. L’ensemble de ces réalisations contribue à métamorphoser l’image de Dakar : à Diamniadio, on voit une constellation d’infrastructures soutenues par des entreprises turques, avec des réalisations comme le Stade Abdoulaye Wade, le Centre des expositions de Diamniadio et le Centre international de conférences Abdou Diouf (Cicad). S’y ajoutent des hôtels de renommée internationale — Radisson, Courtyard by Marriott — et un aéroport modernisé, qui renforcent l’ouverture du Sénégal sur le monde et sa capacité à accueillir des conférences et des événements de prestige. Je suis fière de l’impact positif de ces projets sur l’économie locale et sur l’emploi.
Pourquoi la création de TurkCham est-elle importante pour les hommes d’affaires turcs et sénégalais ?
TurkCham, la Chambre de commerce turco-sénégalaise, a été mise en place pour promouvoir les partenariats entre les entreprises des deux pays, accroître les échanges et faciliter l’intégration des opérateurs sur les marchés turc et sénégalais, ainsi que sur les marchés régionaux. Dans les prochains mois, TurkCham animera de nombreuses délégations commerciales vers Türkiye et Sénégal, renforçant ainsi les opportunités de coopération et d’investissement.
Au-delà de l’économie, votre mandat a été marqué par des actions fortes dans les domaines de l’éducation, de la culture et de l’aide au développement. Quels résultats concrets en retenez-vous ?
Ces volets constituent une dimension essentielle de notre approche, car notre objectif est aussi de rapprocher nos populations. L’agence turque de coopération et de coordination (Tika) opère au Sénégal depuis 2007 et a mené près de 245 projets. Dernièrement, nous avons œuvré à Touba pour équiper le service des urgences d’un hôpital. Notre coopération se déploie aussi dans l’éducation et le développement, avec les lauréats désignés par le Président lors de la Journée des Forces armées et le soutien à l’industrie de défense. L’aide au développement et les formations constituent des axes majeurs, et j’aimerais mentionner la Maison d’Afrique, initiative portée par Mme Emine Erdoğan, pour promouvoir le savoir-faire des artisans africains, notamment les femmes, et générer des revenus réinvestis localement.
À cet égard, nous avons rénové et équipé trois ateliers au Centre de formation artisanale à Dakar (Ccfa), un modèle réussi qui forme des jeunes et favorise leur insertion professionnelle. Sur le volet éducatif, la Turquie déploie les écoles Maarif ici, à Dakar, Thiès et Saint-Louis, depuis 2007, avec des résultats académiques d’excellence et un enseignement de qualité. Ces écoles s’étendent aussi à l’enseignement supérieur par le biais d’accords avec des universités. Nous contribuons ainsi à la formation et au développement humain dans le pays. Par ailleurs, un programme mené en partenariat avec Tika, le Programme alimentaire mondial (Pam) et l’Unicef, vise à fournir des repas scolaires dans les cantines, afin d’offrir un soutien nutritionnel aux enfants dans des zones parfois reculées. Cette initiative résonne particulièrement pour moi, car elle touche directement à l’avenir des enfants et à leur capacité d’apprentissage. Dans le domaine culturel, l’Institut culturel Yunus Emre, actif depuis 2021, propose des cours de langue et promeut une connaissance plus approfondie de la culture turque, tout en organisant de multiples manifestations. Le centenaire de la République turque a été célébré par des concerts, des festivals de cinéma et le Dakar Fashion Week, dont je tiens à saluer le travail d’Adama Paris et la qualité des engagements, notamment envers des causes sociales. Nous avons aussi mis en lumière des talents locaux, tels que le duo Al Gâye et d’autres stylistes, et organisé le Dakar Fashion Week pendant trois années consécutives, avec des retours solidaires : soutien à Solidarité pour les enfants de la rue en 2023, aide aux personnes atteintes d’albinisme en 2024, et soutien aux cantines scolaires en 2025. Pour conclure, le Sénégal et Türkiye partagent des positions convergentes sur de nombreux défis mondiaux, et nous avons multiplié les semaines de gastronomie turque pour favoriser les échanges culturels et culinaires.
Comment voyez-vous l’évolution de cette coopération sur les questions de paix, de sécurité et de médiation internationale ?
Nos deux pays partagent des valeurs communes et bénéficient d’un socle identitaire proche. Nos sociétés, majoritairement musulmanes (environ 95%), partagent des traditions familiales fortes qui renforcent notre proximité, et nous avons une vision largement commune sur de nombreuses problématiques internationales. Sur la question palestinienne, par exemple, Türkiye et Sénégal dégagent des positions compatibles et se soutiennent mutuellement dans les forums internationaux, conscients de l’influence de nos candidatures soutes par des sensibilités partagées. En matière de médiation et de règlement pacifique des conflits, Türkiye co-préside avec la Finlande le Groupe des amis de la médiation à l’ONU, tandis que le Sénégal joue un rôle actif dans plusieurs processus de médiation, notamment en lien avec les pays de l’Alliance des États du Sahel et le rapprochement avec la CEDEAO. Je tiens d’ailleurs à saluer l’engagement du Sénégal à la tête de la CEDEAO et les avancées réalisées dans ces domaines. Ensemble, nos positions et nos approches convergent sur bien des sujets.
Quelles sont vos priorités pour l’avenir de la coopération Sénégal–Türkiye, et quel héritage diplomatique souhaitez-vous laisser au terme de votre mission au Sénégal ?
Mes priorités demeurent de poursuivre et d’élargir cette trajectoire win-win, en restant fidèle à l’esprit qui a guidé notre partenariat. Sur le plan politique, nos chefs d’État ont exprimé une volonté claire d’approfondir la coopération, et il nous appartient de traduire cette ambition en résultats concrets. Je suis convaincue que nous continuerons à faire progresser ce partenariat, en diversifiant les domaines d’action et en renforçant le socle économique et social. Un héritage que je souhaite laisser, et que j’ai la joie de préparer avec ma collègue prochaine ambassadrice, est celui du leadership féminin : des femmes occuperont davantage de postes d’ambassadeurs et de cheffes d’agence à Dakar, et nous avons instauré un réseau de mentorat pour accompagner les jeunes femmes sénégalaises. L’objectif est de conjuguer les dimensions politique et économique tout en partageant nos expériences et en élargissant les échanges humains et professionnels. En somme, il s’agit de renforcer les délégations, d’intensifier les partenariats sociaux et de poursuivre le transfert de savoir-faire pour un développement partagé. Je garde un souvenir émouvant du Sénégal et de l’engagement que j’y ai trouvé depuis le début de ma mission en 2015, et j’espère que ma successor saura poursuivre cette oeuvre. Je remercie sincèrement l’État et le gouvernement sénégalais, le Président de la République, le Premier ministre, les ministres et toutes les personnes avec lesquelles j’ai collaboré, ainsi que mon équipe à l’ambassade et ma famille pour leur soutien continu. Je tiens également à exprimer ma gratitude au Groupe Hage pour avoir rendu possible cette édition spéciale business, et à toutes les entreprises qui nous ont accompagnés dans divers projets. Enfin, je souhaite adresser mes remerciements à l’ensemble de la population sénégalaise. Je félicite le Sénégal, champion d’Afrique, pour sa victoire qui a suscité tant d’émotions. À partir d’aujourd’hui, même si je me rends à Ankara, une amie du Sénégal restera toujours en Türkiye. Merci pour tout. On est ensemble. Ñio Far !