Ancien dirigeant politique de l’APR, Pape Mahawa Diouf a mis sur pied le mouvement politique « Racine » (Rassemblement citoyen pour la nation, l’éthique et la justice sociale). Dans l’entretien qu’il a accepté de nous accorder, il affirme être disposé à collaborer avec le nouveau parti du président en exercice, « Kiiraay ».
Vous avez lancé le mouvement Racine il y a un peu plus d’une semaine. Pourquoi cette démarche ?
Avec des compagnons, nous avons estimé qu’il était opportun aujourd’hui de réinvestir la citoyenneté dans l’esprit et dans les actes, en faisant de la culture citoyenne le socle de toute action publique et privée à travers la sensibilisation, l’éducation populaire et une communication engagée, tout en respectant les cadres écologiques et le développement durable.
En substance, nous percevons une nouvelle étape et un tournant dans la vie politique du pays. L’indépendance fut un moment clé qui a nécessité de former des citoyens et d’établir une administration solide et une base démocratique réelle. Les fondateurs de ce pays ont lutté pour que cette administration et ce sentiment citoyen existent vraiment. Ensuite, il fallait sans doute impulser l’économie et la transformation physique du territoire via les infrastructures ; c’est le temps de l’ère libérale qui a accompli ce travail.
Nous sommes aujourd’hui face à une autre phase où tous les équilibres, d’abord géopolitiques dans la sous-région, mais aussi internes au pays, connaissent des bouleversements. Depuis 2020-2021, une crise politique réelle casse nos certitudes sur l’unité nationale, minée par les logiques claniques, parfois ethniques, et par l’influence considérable de l’argent. Réenraciner la citoyenneté et l’appartenance commune à une nation sans distinction d’ethnie, de religion ou de foi est donc indispensable. Il s’avère crucial de défendre l’héritage des pères et des mères fondateurs de cette nation sénégalaise.
C’est pourquoi nous avons estimé nécessaire et utile d’initier le mouvement Racine : nos racines culturelles, nos racines démocratiques et nos racines républicaines, car la République demeure le lien qui nous unit. Nous portons nos héritages, nos cultures et nos terroirs, mais c’est la République et la démocratie qui rattachent les Sénégalais les uns aux autres.
Enfin, certaines questions sont devenues inévitables, notamment le défi climatique qui a des répercussions sur nos côtes et notre quotidien. L’objectif majeur est d’impulser une transition dans les politiques publiques autour de l’écologie. C’est cela qui motive prioritairement la création de ce mouvement en vue de servir le Sénégal.
En créant ce mouvement, avez-vous décidé de tourner le dos à l’Alliance pour la République ?
Les statuts de l’APR ne prévoient pas la possibilité d’un mouvement politique autonome. Donc, en créant ce mouvement, on se retrouve implicitement hors de l’APR. Il n’est pas nécessaire d’adresser une lettre de démission formelle. Le fait d’établir votre propre mouvement signifie que l’APR n’est plus votre cadre actuel. Nous avons évoqué cela avec le président Macky Sall : il a eu la grandeur de nous bénir et de nous souhaiter bon succès dans cette nouvelle étape. Notre échange a eu lieu peu avant le lancement, au cours d’un bref entretien téléphonique d’environ dix minutes. Compagnonnage politique si long et intense mérite une telle démarche. J’ai énormément appris et mûri politiquement à ses côtés. C’était spécial, mais il nous a encouragés et a prié pour nous.
Pourquoi avoir choisi de quitter l’APR à ce moment précis ? Étiez-vous encore à l’aise au sein de ce parti ?
Globalement, nous regardons résolument vers l’avenir. Les défis actuels qui secouent la République se cristallisent dans une situation institutionnelle fragile et dans un modèle démocratique mis à l’épreuve. Je perçois cela comme une fin de cycle, notamment face à des indicateurs comme le fait que l’Afrique subsaharienne ne représente qu’une faible part des échanges commerciaux mondiaux, et que des jeunes prennent des risques considérables en mer ou sur les routes pour tenter leur chance. L’État du Mali est menacé par une menace djihadiste à courte distance. Alors, quelles solutions proposer ? L’Afrique doit se positionner sur la scène internationale et régionale au-delà des clichés. C’est ce combat qui m’anime. En résumé, c’est une fin de cycle pour moi. L’APR a été une belle expérience.
Viserez-vous les suffrages des Sénégalais lors des prochaines échéances électorales ?
Bien évidemment. En tant que mouvement politique, nous avons l’ambition de servir, à commencer par ma localité, Yoff. Beaucoup estimeraient que nous pourrions être des candidats pour diriger la commune. Nous prendrons une position au moment approprié. Par la suite, nous participerons à l’ensemble des élections afin de défendre des thématiques comme l’unité nationale, la cohésion républicaine, la préservation des institutions et les enjeux écologiques. Ces thèmes ne constituent pas seulement une dimension morale ; ils s’inscrivent également dans des domaines économiques (conservation des zones littorales, biodiversité, réduction des gaz à effet de serre). Le pays doit s’inscrire dans des chaînes de valeur mondiales sur ces enjeux.
Le président Bassirou Diomaye Diakhar Faye a lancé sa propre formation politique, Kiiraay. Peut-on envisager une alliance entre vous ?
Notre objectif demeure le service du Sénégal. Nous n’écartons pas la possibilité de coopérer avec Kiiraay, qui vient d’apparaître sur la scène politique. Nous participons au débat public, mais ce qui compte ce sont les principes : respect des institutions, cohésion nationale et préservation du vivre-ensemble. Tout dépendra des propositions formulées dans le cadre du dialogue politique national. Dans les faits, le pays est partagé entre deux camps : ceux qui veulent construire et ceux qui veulent détruire. Cela n’a pas attendu le président Bassirou Diomaye Faye pour être dit ; cela fait plusieurs années que nous le répétons. Il existe une menace sur les institutions et sur le modèle démocratique. Notre position ne changera pas sur ce point, quelles que soient les évolutions politiques et électorales. Il faut mobiliser tous les démocrates contre cette réalité. Nous sommes à un tournant où chaque citoyen devra assumer ses responsabilités devant l’histoire. Si je me fie à ce que semble faire le Président Faye, il prend lentement position lui aussi. Dans la lutte pour la défense de la République et des institutions, nous continuerons d’être présents, même si cela peut nous placer en marge du jeu.
Attendez-vous à un affrontement entre Sonko et Diomaye ?
La dualité au sommet ne paraît pas crédible, car le Sénégal demeure une démocratie ancienne avec des institutions qui fonctionnent. Selon notre Constitution, le chef de l’État occupe la place centrale dans l’architecture des pouvoirs. En cas de blocage, c’est lui qui assure le bon fonctionnement. Il ne peut y avoir de dualité réelle ; le véritable acteur du jeu reste le président en exercice. Les instigateurs peuvent tenter d’agiter les esprits, mais une crise institutionnelle majeure est improbable dans le cadre actuel de la Constitution.
Quelle analyse faites-vous de la situation économique et quels secteurs gagneraient à être mis en avant par le gouvernement pour faire progresser le pays ?
La confiance est le nerf de l’économie. Un gouvernement qui entretient l’inquiétude ne peut pas fonctionner correctement. Il faut rassurer les marchés, soutenir le secteur privé local et les partenaires extérieurs. Ensuite, il convient de relancer le secteur du bâtiment, qui traverse une transversalité économique majeure. Il faut aussi soutenir les agriculteurs après deux campagnes difficiles marquées par des défis d’intrants et de commercialisation. Il faut mobiliser des ressources pour la commercialisation du riz de la vallée. Enfin, il faut restaurer un climat de sérénité, et les propos récents du Président vont dans ce sens.