Dès sa parution en juillet 2025, j’ai parcouru l’essai remarquable du journaliste Ousmane Ndiaye, L’Afrique contre la démocratie : mythes, déni et péril (Editions Riveneuve, 2025). Cet ouvrage se révèle intime et tranchant, tout comme l’a justement souligné son préfacier, le professeur Jean-François Akandji-Kombé. Je dirais pour ma part qu’il déploie une érudition rare, puisée dans le long compagnonnage de l’auteur avec le terrain, les populations, les crises et les espoirs propres à l’Afrique.
Fort de plus de vingt années d’expérience journalistique, Ousmane Ndiaye a sillonné les rédactions et les zones de tension, observant les dynamiques politiques, économiques et sociales à travers le continent. Il parle en témoin lucide, animé d’un profond souci de vérité.
Son texte m’avait profondément touché par la clarté de son analyse. Ousmane Ndiaye y dissèque, avec une rigueur quasi clinique, les contradictions internes des régimes africains, tout en dévoilant les logiques héritées de la colonisation, fondées sur une négation structurelle et assumée des formes de démocratie qui existaient avant leur intrusion.
Il montre de quelle façon l’histoire postcoloniale du continent, marquée par la confiscation du pouvoir, les alternances avortées symbolisées par des figures historiques de l’opposition et les coups d’État à répétition, a installé une méfiance quasi organique envers la démocratie.
Je l’ai relu ce week-end, dans un contexte de crise du carburant qui paralyse le Mali, pays qu’Anita Dramane Traoré, autrice du Viol de l’imaginaire (Fayard, 2002), partageait d’esprit avec le romancier sénégalais Boubacar Boris Diop, mentor intellectuel d’Assimi Goïta et d’Ibrahim Traoré. Pour preuve, le père de Murambi, le livre des ossements (Stock, 2000) avait exprimé son admiration pour les deux putschistes dans les colonnes d’El País, lors d’un entretien avec le journaliste José Naranjo, le 7 juin 2023.
Aujourd’hui, le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM), affilié à Al Qaïda, impose un blocus autour de Bamako. Le résultat est tragique et sans appel : une pénurie de carburant en provenance du Sénégal et de la Côte d’Ivoire, dans un quotidien déjà éprouvé par les coupures d’électricité, l’inflation et la lassitude générale.
Le Mali, comme une métaphore du continent, se voit pris entre deux étaux : la menace jihadiste et l’enfermement militaro-nationaliste. Cette situation tragique confirme les mots prémonitorisés de feu Soumaïla Cissé. Lorsque Ousmane Ndiaye lui demanda : « Le Mali a-t-il touché le fond après la défaite face aux jihadistes au Nord et le coup d’État militaire au Sud ? », Cissé répondit d’une voix grave : « Oui, mais il peut encore creuser le fond. » Depuis, l’histoire lui a tristement donné raison.
L’illusion du pouvoir fort
Depuis plusieurs années, le Sahel cède à la tentation du pouvoir kaki. Des militaires s’emparent des palais présidentiels au nom de la souveraineté, de la dignité et de la fierté nationale. Leur discours, savamment élaboré, exploite les frustrations accumulées : la misère persistante, la corruption endémique et l’échec des États postcoloniaux. Or ce discours de rupture, qui flatte les colères légitimes, n’est en réalité qu’une fuite en avant.
A Bamako, Ouagadougou ou Niamey, les juntes se présentent comme les redresseurs d’un continent trahi. Leur rhétorique, simpliste et dangereuse, peut se résumer à une équation bancale : rupture avec l’ancien pouvoir – la France ; divorce avec la CEDEAO ; rejet du franc CFA. Soutenus par des activistes — voire des « afroclowns », tels que Kémi Séba et Nathalie Yamb — et par une armée de propagandistes numériques ou d’intellectuels populistes, les putschistes déroulent un programme imprégné d’un nationalisme primaire.
Dans les rues de Bamako, de Ouagadougou ou de Niamey, les foules brandissent des portraits, scandent des noms, voyant en eux les héritiers de Thomas Sankara. Une remarque s’impose ici : pour les néo-panafricanistes fascínés par la légende sankariste, je recommande l’ouvrage de Joël Té-Léssia Assoko, Enterrer Sankara (Editions Riveneuve, 2025), qui passe au crible les années de Sankara à la tête du Burkina Faso.
Mais cette ferveur, aussi sincère soit-elle, repose sur une méprise : elle confond indépendance et isolement, autorité et autoritarisme, fierté et fermeture.
Ainsi, l’Occident devient l’ennemi commode ; la démocratie la coupable idéale de tous les maux : corruption, pauvreté, précarité, retard économique.
Pourtant, derrière cette ferveur se dissimule l’illusion : la souveraineté faite pour les peuples n’a de sens que si elle appartient aux citoyens eux-mêmes, ceux qui ont le droit de parler, de contester, d’élire leurs dirigeants et d’aspirer à une vie digne et humaine.
Or, sur ce terrain, les nouveaux maîtres du Sahel montrent une faiblesse frappante. Les corps intermédiaires se taisent. Les opposants croupissent en détention. Les voix dissidentes se perdent dans un silence imposé. Les partis politiques sont dissous. Les symboles changent, mais les méthodes demeurent : le pouvoir se concentre entre les mains d’une oligarchie kaki, le débat s’éteint, la peur s’installe, et les passions tristes inondent les cœurs.
Les fragilités mises à nu
La crise du carburant au Mali n’est pas une simple anecdote : elle agit comme un révélateur. Elle démontre que les slogans ne remplissent pas les réservoirs et que le patriotisme proclamé ne se traduit pas en solutions concrètes. Malgré les discours d’indépendance, ces régimes demeurent prisonniers des circuits qu’ils dénoncent. Le Mali, enclavé, dépend en partie des ports d’Abidjan et de Dakar. Lorsque la diplomatie se fige et que les jihadistes progressent, les camions s’immobilisent : la peur s’installe et la vie s’arrête. Les files devant les stations-service s’allongent; les prix flambent; les frustrations s’accumulent; les écoles restent closes.
Pendant ce temps, la junte répète son mantra : « La situation est maîtrisée. Nous vaincrons l’ennemi ». Les privilèges subsistent : cortèges officiels, véhicules luxueux, faste protocolaire. Les putschistes ont su manœuvrer la colère, mais ils en sont devenus prisonniers. Leur nationalisme de façade n’entraîne aucune réforme sérieuse, et leur prétendue indépendance repose sur de nouvelles dépendances. La sécurité du territoire demeure sous la tutelle des paramilitaires russes d’Africa Corps.
L’ironie est cruelle : ces régimes militaires qui dénoncent la démocratie en font finalement l’ennemi pour mieux la contourner. Contrôle des médias, culte du chef, économie étouffée, peur d’une parole libre : le scénario, connu, se rejoue sans cesse.
Repenser la démocratie à l’aune des putschs militaires
Lire Ousmane Ndiaye aujourd’hui, c’est comprendre que la démocratie n’est pas une marchandise importée mais un principe universel. Certaines sociétés africaines, bien avant la colonisation, avaient déjà expérimenté des formes d’autogouvernement, de délibération et de régulation communautaire : les palabres des Lébous, les assemblées villageoises des Mossi, ou encore les systèmes de consensus des Akan. Ousmane Ndiaye ne plaide pas pour une imitation servile du modèle occidental ; il appelle à une refondation intérieure, à une démocratie réinventée, organique, nourrie par le débat d’idées et la sauvegarde de la dignité. Repenser la démocratie signifie restaurer la confiance, réhabiliter la parole, redonner du sens à la responsabilité publique. C’est aussi admettre que la liberté ne se décrète pas : elle se cultive, se protège, se partage. Une démocratie ne se mesure pas au nombre d’élections organisées, mais à la qualité du débat public, à la vitalité des contre-pouvoirs et à la place accordée à la dissidence. Sans institutions républicaines solides, sans presse libre, sans justice indépendante et sans société civile vigilante, il n’y aura ni stabilité, ni progrès, ni souveraineté réelle.
Le péril du déni
Dans le tumulte des crises — inflation, terrorisme, extrême pauvreté — l’ouvrage d’Ousmane Ndiaye résonne comme un signal d’alarme. Les putschistes de l’AES, à l’image de tous les régimes populistes autoritaires, ne bâtissent pas l’avenir : ils en bloquent l’accès. Ils ne transforment pas le quotidien des gens ordinaires : ils le rétrécissent. Leur obsession du contrôle, leur peur du pluralisme, leur négation de la démocratie et leur adoration de la force trahissent une angoisse plus profonde : celle d’un pouvoir dépourvu de légitimité, jamais validé par des élections libres et transparentes. La véritable souveraineté, c’est celle des citoyens. À quoi sert une souveraineté de façade sans liberté, sans éducation, sans santé, sans dignité ? Au bout du compte, l’Afrique n’a pas besoin de nouveaux sauveurs : elle a besoin de liberté, de justice sociale, de sécurité et, surtout, d’une démocratie véritablement substantielle. Telle est l’autorité du message d’Ousmane Ndiaye : appeler à la lucidité, à la responsabilité, et surtout à la réinvention du lien civique, ce fil fragile mais essentiel sans lequel aucune souveraineté ne dure.