Une rupture géopolitique majeure traverse aujourd’hui l’Afrique de l’Ouest, mettant en opposition les États qui forment l’Alliance des États du Sahel (AES) et leurs voisins restés proches de la France. Selon Seidik Abba, journaliste et analyste, ce contexte rappelle les crispations de l’époque de la guerre froide.
Deux ans après les changements de pouvoir au Niger, trois ans après l’arrivée d’Ibrahim Traoré au Burkina Faso et quatre ans après la prise de pouvoir d’Assimi Goïta au Mali, la région ouest-africaine vit une cassure sans équivalent depuis les indépendances.
Les récentes célébrations nationales ont éclairé cette fracture qu’on assume pleinement. Lors du défilé du 1er août au Bénin, l’armée ivoirienne a défilé aux côtés de l’armée béninoise, tandis que les pays affiliés à l’AES restent absents malgré les invitations. De plus, le président gabonais Brice Oligui Nguema était présent à Bouaké pour la fête nationale ivoirienne, alors que les voisins du nord n’étaient pas présents.
« Le Gabon est loin de la Côte d’Ivoire mais c’est Oligui Nguema qui est à Bouaké au côté d’Ouattara par exemple alors que ses voisins sont blacklistés en quelque sorte », observe Seidik Abba, président du SIRS (centre international d’études et de réflexion sur le Sahel).
Pour l’expert, cette situation évoque les tensions d’antan : « On a l’impression aujourd’hui que cette compétition par procuration revient sur le continent. Quand vous regardez, il y a entre guillemets des ‘pro-français’ qui sont la Côte d’Ivoire et le Gabon et les partisans de la rupture avec l’ordre français que sont le Burkina, le Mali et le Niger. »
Concrètement, cette nouvelle géopolitique se manifeste : la frontière entre le Niger et le Bénin est fermée depuis le coup d’État de juillet 2023, poussant Niamey à renoncer au port clé de Cotonou pour explorer d’autres options.
Des relations dégradées avec des conséquences sécuritaires
Le rapprochement entre le Tchad et l’AES illustre parfaitement cette recomposition géopolitique. La visite récente du président tchadien Mahamat Idriss Déby au Niger témoigne d’une alliance fondée sur des intérêts partagés : « Il y a ce dénominateur commun que la rupture avec la France puisque les trois pays de l’AES ont rompu aussi avec la France », explique Seidik Abba.
Au-delà des considérations politiques, cette coopération répond à des impératifs pratiques : coopération sécuritaire contre Boko Haram, échanges gaziers depuis Zinder vers le Tchad, et libre circulation entre populations partageant les mêmes ethnies (Toubous, Kanuris, Boudoumas).
Les relations entre le Burkina Faso et la Côte d’Ivoire se sont « complètement dégradées », particulièrement après le second coup d’État de septembre 2022. Cette méfiance mutuelle a des répercussions directes sur la sécurité, avec des incidents impliquant des soldats des deux pays et un gel de la coopération diplomatique.
Paradoxalement, cette situation profite aux groupes terroristes. Une nouvelle « zone des trois frontières » s’installe entre le Niger, le Bénin et le Burkina Faso, dans les parcs de la Pendjari et du W, favorisant l’implantation des groupes armés.
Malgré ces tensions, Seidik Abba reste convaincu qu’une réconciliation est inévitable : « L’intérêt du Niger c’est de se rapprocher du Bénin, l’intérêt du Bénin, c’est de se rapprocher du Niger. » Les pays enclavés de l’AES auront besoin d’accès aux façades maritimes, tandis que les pays côtiers subissent déjà les conséquences économiques de cette rupture.
Les élections prévues en 2025-2026 en Côte d’Ivoire et au Bénin pourraient redistribuer les cartes. Au Bénin notamment, où le président Talon a confirmé son départ, un nouveau dirigeant pourrait favoriser le dégel avec l’AES.
La question démocratique en débat
« S’il y a un changement de régime au Bénin, ça peut peut-être être l’occasion d’un dégel, d’une approche différente », estime l’expert, soulignant l’importance des « tensions crypto-personnelles » entre dirigeants actuels.
Cette nouvelle configuration remet aussi en question les critères d’évaluation démocratique. Seidik Abba dénonce une « lecture à géométrie variable » qui critique les régimes militaires du Sahel tout en fermant les yeux sur les dérives autoritaires d’autres pays prétendument démocratiques.
« Ce qui se passe aujourd’hui en Côte d’Ivoire est critiquable », note-t-il, rappelant les positions de l’épiscopat ivoirien pour une élection plus inclusive.
Cette nouvelle « guerre froide » ouest-africaine, selon Seidik Abba, « ne sert pas les intérêts de l’Afrique » mais reflète une recomposition géopolitique profonde dont les conséquences dépassent largement les frontières de la sous-région.