Moustapha Diakhate et le mouvement des Gougnafiers en République

24 juin 2025

Confucius soulignait l’importance de s’entendre sur le sens des mots afin d’éviter tout malentendu pouvant conduire à la guerre. Clarifions donc nos termes : la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française définit le mot « gougnafier » comme étant « un individu qui travaille mal, un bon à rien ». En ajoutant une nuance, on pourrait dire que c’est aussi quelqu’un d’extrait de l’incompétence. Or, c’est précisément de ce vocable que certains tirent argument pour affirmer qu’il est offensant envers le chef de l’État ou son frère aîné. Mais n’ont-ils pas été eux aussi traités, à leur tour, de « résidus », de « lâches » ou de « corrompus » ? N’y a-t-il pas des Sénégalais dont l’honneur ne vaut pas un sou ? Soyons donc sérieux ! Il ne faut pas jouer avec les institutions de la République. Chercher à les réduire à l’état de vassales est une entreprise périlleuse. Les responsabilités que suppose la gestion du pouvoir politique doivent, en revanche, dispenser nos dirigeants ainsi que la justice d’assumer des futilités. La Justice n’est pas une arme destinée à réprimer les voix discordantes ; elle doit œuvrer pour le maintien de l’ordre, le respect de la légalité et le bien commun.

Moustapha Diakhaté : un homme de principes, même derrière les barreaux

Moustapha Diakhaté est un homme connu pour sa détermination à défendre ses valeurs, tant dans sa vie politique qu’intellectuelle. Nous avions déjà évoqué, dans ces colonnes, que son premier emprisonnement n’a pas transformé cet homme en moine. Au contraire, il en est ressorti avec une toile d’idées, de critiques et d’analyses, notamment à l’encontre du pouvoir de Pastef. Certains hommes ont la capacité de maintenir leurs convictions intactes, indépendamment des circonstances ou des privilèges. Moustapha en fait assurément partie. Dans une tribune datée du 5 décembre 2024, nous avions écrit : « Je n’ai aucun doute, Moustapha Diakhaté est prêt à mourir pour ses idées. C’est une marque de grandeur, une valeur essentielle dans un monde où, en politique notamment, beaucoup ne croient qu’au prestige et à la gloire que confère le pouvoir. Même avec le Président Macky Sall, Moustapha a toujours affirmé ce en quoi il croyait, parfois même à contre-courant de son propre camp politique. »

Moustapha dérange. Ses idées sont à la fois subversives et difficiles à accepter pour certains. Son silence, ou sa mise à l’écart, apparaît comme le rêve ultime de ses détracteurs. Il se trouve, de fait, au centre de la tempête, aux côtés des partisans de ce régime qui, depuis toujours, présentent une divergence profonde avec lui. Son parcours lui a valu de nombreux ennemis, et il est aujourd’hui considéré comme une cible à abattre, à réduire au silence. Certains attendent son retour avec impatience, espérant qu’il sera éclatant, qu’il lâchera toute réserve, car le mal connaître en l’occurrence ne réside pas dans ses intentions. « Il faut s’attendre à ce qu’il revienne, et quand il le fera, ce sera pour faire du bruit » ; c’est l’attente de ses partisans. Ceux qui espèrent qu’il restera muet une fois dehors se trompent lourdement : il ne connaît pas la langue de bois, et sa voix n’a pas encore dit son dernier mot.

Les leçons du passé et l’état actuel de nos démocraties

Les leçons de l’histoire et l’observation attentive des évènements politiques récents révèlent que nos démocraties, souvent fragiles, peuvent facilement céder sous la pression de figures brutales ou peu éclairées. Par exemple, l’Allemagne des années 1930, malgré son héritage culturel et intellectuel, n’a pas empêché l’ascension des nazis, comme le souligne l’historien du nazisme Johan Chapoutot. Elle a été le théâtre de l’émergence de dirigeants irresponsables qui ont précipité le pays dans la catastrophe. Aux États-Unis d’Amérique aussi, qui ont été portés par de nombreux lauréats du prix Nobel, la démocratie a connu deux épisodes où un populiste charismatique a détenu le pouvoir, avec pour conséquence la remise en question de certains piliers fondamentaux, notamment la science. Actuellement, un président américain a décidé de s’attaquer à l’un des symboles de la puissance américaine : la recherche scientifique et les universités. Une campagne de dénigrement a été lancée contre les disciplines en sciences humaines et sociales, avec pour objectif d’interdire ou de restreindre l’usage des concepts qui expliquent les inégalités sociales.

Quant à notre pays, la démocratie que nous pensons véritablement « démocratique » a permis à des personnes sans projet politique ni social clair d’accéder au pouvoir. Ces figures ont souvent dû recourir à un discours populiste, mêlant promesses creuses et artifices, pour endoctriner une majorité de citoyens peu informés ou crédules. Moustapha Diakhaté a pleinement raison : sous nos cieux, nous sommes gouvernés par une bande de gougnafiers, en langue simple.

Les défaillances du leadership national

Lorsqu’un président de la République, bénéficiant d’une légitimité populaire indiscutable, se montre incapable d’exercer ses prérogatives, il devient, en réalité, un gougnafier de première catégorie. Un homme incapable qui a trahi la confiance du peuple et de ses électeurs. Les soupçons, qu’ils soient fondés ou imaginaires, concernant la répartition des responsabilités au sommet de l’État, entachent notre honneur collectif. Cela devient même une infamie. Au-delà de l’idée, probablement affichée, d’un président sous tutelle et cherchant à renforcer ses pouvoirs en désignant un Premier ministre très puissant, on assiste concrètement à une confusion totale des rôles. La diplomatie semble revenir à la « compétence » du Premier ministre ; le président se contente de la petite politique intérieure, faisant office de spectateur ou de badaud, tout occupé à des tournées sans grande importance.

Prendre pour un gougnafier quelqu’un qui, en plus d’avoir failli dans la gestion de son pays, se plaît à nier sa propre responsabilité, c’est récompenser médiocrité et incompétence. La dernière illustration est la déclaration de la chef de notre diplomatie. Après avoir publiquement contesté une avancée significative dans le domaine économique et social annoncée par les Nations unies, elle a récidivé en attaquant violemment la probable candidature du Président Macky Sall à la tête de l’ONU. Cette obsession maladive pour le « Sénégal qui perd » peut expliquer les nombreux échecs récents de nos compatriotes lorsqu’ils cherchent à diriger des organisations internationales. En outre, la campagne de séduction des militaires de l’Armée nationale sénégalaise, orchestrée par le Premier ministre et non par le président lui-même, témoigne d’une ambition de destruction de la grandeur nationale. Une ambition qui, comme disait le Général De Gaulle à propos de la France, va à l’encontre même de l’idée que notre pays ne peut exister sans sa grandeur. Tout cela compose un projet funeste, dépassé, voire anachronique.

Le reniement systématique et la chute morale

Pour un gougnafier, se dédire à chaque instant devient une seconde nature, une raison d’être. Le reniement de ses engagements, de ses valeurs, est une pratique courante. Le parti Pastef, qui s’était présenté comme porteur de grandes promesses électorales, n’a finalement pas tenu parole. La déclaration de certains responsables de ce mouvement incarne cette logique de trahison et d’arrogance. La décision de l’Assemblée nationale d’attribuer des voitures neuves à ses députés s’inscrit dans cette attitude de déconsidération et d’autoritarisme. Panachant mépris pour les entreprises sénégalaises au profit de multinationales, suivant une procédure opaque, ce pouvoir joue avec sa crédibilité morale. Cet art de se renier, de rejeter ses propres promesses, traduit un pouvoir dont la base morale est profondément corrompue, depuis la conquête du pouvoir.

Les tendances sombres de notre époque

Les événements que nous observons aujourd’hui dépassent largement la personne de Moustapha Diakhaté. Ils s’inscrivent dans une dynamique plus vaste, une dégradation globale de nos institutions démocratiques. Le pouvoir en place, manifestement obsédé par la paranoïa, refuse d’écouter ou de tolérer toute opposition ou opinion critique. Les délits d’opinion deviennent de plus en plus courants, et de plus en plus répressifs. It est grave que les mêmes moyens de contrôle et de censure, dénoncés hier, soient aujourd’hui utilisés pour persécuter toute voix dissidente : journalistes, chroniqueurs (Abdou Nguer étant notamment victime d’une détention arbitraire sans motif), hommes politiques… Tous sont traqués, harcelés ou emprisonnés pour des motifs dérisoires ou injustifiés.

Il est essentiel que nous restions des observateurs vigilants et courageux, déterminés à faire sortir nos libertés de cette longue nuit, en scrutant l’aube qu’il nous faut hâter d’arriver.