À la Galerie36 de Dakar, Moctar Ba présente « La Course », une exposition photographique qui situe l’univers des hippodromes sénégalais comme levier d’une réflexion sur la mémoire, la transmission, les lignées, le pouvoir et les flux culturels. Le travail privilégie le noir et blanc pour saisir les cavaliers, les pistes, les foules et les chevaux de l’hippodrome Ndiaw Macodou Diop de Thiès, avant d’étendre la vision vers une histoire équestre traversant le Sahel, l’Afrique et les territoires de la diaspora.
À la Galerie36 de Dakar, les photographies de Moctar Ba donnent d’abord l’impression d’un monde pris dans sa propre turbulence. Des silhouettes se distinguent sur la piste, des cavaliers accompagnent leur monture, les corps se tendent vers la vitesse, les regards suivent une trajectoire dont l’issue se joue en quelques secondes. Le noir et blanc retire aux scènes les couleurs immédiates de l’hippodrome et concentre l’attention sur les formes, les contrastes, les attitudes et les rapports entre les hommes et l’espace. L’image sportive cède le pas à une réflexion plus large sur ce que les sociétés transmettent, préservent et réinventent. Le point de départ se situe à Thiès, à l’hippodrome Ndiaw Macodou Diop, centre névralgique du dispositif, où Moctar Ba observe le monde des courses dans sa pluralité: de l’euphorie du jour de course aux instants qui entourent la piste, avec les cavaliers, les éleveurs, les préparatifs et les liens patientes qui se tissent autour de l’animal. La course assure l’action visible, tandis que le photographe capte ce qui se joue autour. C’est précisément ce déplacement qui confère à l’exposition sa matière et son intérêt. La photographie contemple un milieu, des pratiques, des savoirs et une culture dont l’histoire se déploie sur le long cours. Le spectacle sportif s’ouvre ici comme une porte d’accès vers les récits qui l’ont précédé. Au Sahel, l’histoire équestre se mêle à l’histoire des royaumes et des empires. Les cavaleries des empires malien, songhaï ou kanem-bornu ont servi les structures militaires et politiques de vastes ensembles territoriaux. Le cavalier était synonymous avec mobilité, autorité et pouvoir. La maîtrise de l’équitation appartenait à une culture du prestige et du commandement. Cette mémoire ancienne confère aux images de Thiès une profondeur supplémentaire. Sur une piste contemporaine, les enjeux et les règles ont évolué, mais certaines représentations demeurent. La compétition continue de réunir autour de l’animal une communauté de connaisseurs, d’éleveurs, de cavaliers et de passionnés. Les courses s’inscrivent dans une culture qui dépasse largement le résultat affiché au bout de la piste. Le Sénégal conserve une tradition équestre particulièrement vivante, avec plusieurs races traditionnellement identifiables, parmi lesquelles le Mbayar, le Foutanké et le Mpar. Cette culture se manifeste dans divers usages, du travail aux cérémonies, des déplacements aux compétitions. Pour Moctar Ba, cette histoire porte une dimension intime.
Né à Dakar en 1989 à l’Escadron Monté de la Garde Rouge, il grandit dans une famille profondément liée à l’équitation. Son père fut champion du Sénégal de saut d’obstacles et capitaine de l’équipe équestre militaire. Son apprentissage se fait notamment sur des chevaux Arabes-Barbes offerts par le roi Hassan II du Maroc. Cette filiation confère à « La Course » une résonance particulière: le photographe connaît ses codes, ses exigences et ses récits familiaux. Ba sait ce que signifie grandir auprès de personnes pour qui l’équitation est une pratique, une discipline et une manière d’habiter le monde. La photographie lui offre alors une manière de revisiter cette histoire en l’exprimant autrement.
Au galop !
L’Atlas qui accompagne « La Course » donne toute sa mesure à cette ambition. Le projet suit les traces de la culture équestre depuis le Sahel vers différents territoires africains et diasporiques. Thiès, Louga et Saint-Louis côtoient Dakar, le nord du Nigeria, les hippodromes de la Barbade et de la Jamaïque, ainsi que des espaces équestres aux États-Unis, à Londres ou en Afrique du Sud. La géographie change, les pratiques prennent des formes variables, les histoires locales se croisent, mais la même question demeure: celle de la circulation des hommes, des animaux, des savoirs et des héritages. Cette dimension diasporique est centrale pour suggérer que l’histoire du cheval ne s’arrête pas aux frontières du Sénégal. Elle accompagne des déplacements anciens et rejoint les récits de la diaspora noire, notamment dans les Caraïbes et aux États‑Unis, où les traditions équestres ont aussi été façonnées par des populations noires et par des histoires de migration, de domination et de réappropriation. L’Atlas de Moctar Ba réunit ces espaces et propose une lecture transatlantique de cette histoire. La ville occupe une place singulière dans La Course: l’hippodrome devient un théâtre social où se croisent plusieurs générations, métiers et conceptions du rapport à l’animal. Avec La Course, Ba retrouve un territoire familier et lui donne une profondeur renouvelée. Le noir et blanc joue un rôle central: il dépouille les images des éléments qui pourraient distraire le regard et fait émerger les volumes, les lignes et les contrastes. Les tirages possèdent une élégance austère qui sied à cet univers de piste, de poussière, de corps et de vitesse. Le cadre confère aussi aux scènes une dimension sculpturale. La photographie réalise ainsi une opération paradoxale: elle saisit un monde fondé sur le mouvement et le rend figé. La course se déploie en quelques secondes, alors que le visiteur peut demeurer longuement devant une image et saisir ce que l’œil du spectateur présent à l’hippodrome aurait perçu dans la fulgurance de l’événement.
Cette lenteur du regard permet d’appréhender ce que la compétition laisse habituellement dans l’ombre. Tout cela est inclus dans « La Course ». Le titre lui-même porte une portée qui dépasse celle de l’épreuve sportive: une course suppose une trajectoire, une origine et une destination, elle évoque aussi le déplacement, la conquête, la transmission et le passage d’une génération à l’autre. Cette idée résonne avec l’histoire personnelle du photographe: Moctar Ba élève aujourd’hui ses propres chevaux et projette de les faire courir. Photographie et élevage se fusionnent ainsi dans une même démarche; il observe cette culture et participe à sa continuité. La force du projet réside dans l’alliance du vécu et de l’histoire. Une image peut figer une scène de course tout en faisant émerger une interrogation plus vaste sur les héritages africains et leur devenir. La photographie agit aussi comme une archive du présent, conservant visages, corps, lieux et pratiques qui appartiennent à une réalité actuelle. Le photographe refuse donc de réduire le patrimoine à des objets enfermés dans des vitrines; il le cherche dans les lieux où il se renouvelle encore dans la pratique.
La Galerie36 offre un autre espace à cette mémoire. Le visiteur quitte mentalement Dakar pour rejoindre Thiès et découvrir la piste, les cavaliers et les chevaux, avant d’accompagner les ramifications historiques du projet vers le Sahel et les terres de la diaspora. L’exposition construit alors une géographie qui relie des espaces éloignés et fait circuler une même question autour de l’héritage et de la transmission. Le projet prend aussi une dimension cartographique: cette circulation traverse les siècles, les frontières et les générations. Il relie les grands empires du Sahel aux hippodromes contemporains, les traditions sénégalaises aux cultures équestres de la diaspora, l’histoire familiale du photographe à son travail artistique. Sur les murs de la Galerie36, la vitesse devient matière photographique. Le noir et blanc retire aux scènes les éléments susceptibles de distraire le regard et fait émerger les volumes, les lignes et les silhouettes. Le résultat dégage une beauté particulière, car Moctar Ba laisse aux images le temps de dire leur mot. Dans cette logique de regard, une histoire considérable trouve sa place. Le cheval demeure bien sûr au cœur du projet, mais il agit surtout comme un point de passage vers les hommes. À travers lui se racontent les cavaliers, les familles, les éleveurs, les territoires, les migrations, les pouvoirs anciens et les pratiques contemporaines.