Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf ! Neuf pages pour marquer un grand moment. Le lundi 17 mai 1993, à la Une du Soleil, le vocabulaire reste sans douceur: « lâche assassinat ». Le samedi 15, la mort.
« Me Babacar Sèye, vice‑président du Conseil constitutionnel, assassiné samedi alors qu’il venait de quitter son bureau, a été inhumé hier après‑midi à Saint‑Louis… ». Dimanche 16 mai 1993, l’enterrement du magistrat est relaté comme « Me Babacar Sèye, victime de la politique du pire ». Du Sénégal jusqu’à l’étranger, de l’ordre des avocats jusqu’aux formations politiques, les réactions mêlent indignation, regrets et dénonciations. Les pages du quotidien national recueillent l’ensemble des émotions.
Le directeur du Soleil, Alioune Dramé, s’interrogeait ainsi : « Terre de religion, d’honneur, de paix, d’esprit chevaleresque, de fraternité, de téranga, de parenté et de cousinage, où l’adversité, quelle que soit son intensité, n’a jamais franchi le temps des roses, notre Sénégal serait‑il devenu subitement poreux à la gangrène qui a détruit des pays comme le Liban, miné tant d’autres nations en Afrique et saboté d’autres ailleurs dans le monde ? ».
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En parallèle, les voix politiques réagissaient. « Par son caractère inédit et crapuleux, il est difficile de ne pas penser que ce crime est d’abord politique », affirmait le Parti socialiste (PS). Le Parti de l’indépendance et du travail du Sénégal (Pit-Sénégal), dans son communiqué relayé par Le Soleil, condamnait « le recours à la violence et aux méthodes fascistes dans le règlement des problèmes politiques ».
Événement inédit et procédé crapuleux : les images illustrent ces propos. D’abord, la vitrine gauche de la voiture qui a volé en éclats. Puis, les impacts de balle visibles sur la carrosserie. Et puisque les images peuvent dire autant, sinon plus, que les mots, la page 5 du journal, ce 17 mai 1993, adopte le style des bandes dessinées. Les dessins de la Renault 25 Beverly grise de M. Sèye accompagnent alors le récit de cet « attentat à l’italienne » qui a emporté le Saint‑Louisien.
À 14 h 30, le défunt quittait le Conseil constitutionnel. Et, comme l’écrivait Cheikh Tidiane Fall, « rien ne laissait présager du drame qui allait se produire un peu plus loin sur la Corniche, à exactement 2 km 700 de l’institution judiciaire dont Me Babacar Sèye était le vice‑président ».
La Renault 25 empruntait l’avenue des Ambassadeurs. M. Sèye ne la traversera pas. Des coups de feu, et « Me Babacar Sèye a été mortellement atteint par une balle qui a pénétré à la tempe gauche ». D’autres détails entourent l’article de Cheikh Tidiane Fall…
Le Soleil précise aussi que « dès qu’il apprit samedi la triste nouvelle de l’assassinat de Me Babacar Sèye, vice‑président du Conseil constitutionnel, le chef de l’État s’est rendu à la morgue de l’hôpital Principal pour s’incliner devant le corps… ».
C’est à Saint‑Louis que repose le défunt. Un hommage lui a été rendu avant l’ensevelissement. Dans la douleur, certes, mais Saint‑Louis demeure digne, même dans la douleur. Le texte de Badara Diouf souligne ce fait. Et il faudrait encore des pages et des pages pour relater tous les témoignages déposés par chacun sur le premier avocat sénégalais inscrit au barreau en 1947.