Lorsqu’un féminicide est rendu public, les médias s’emparent du dossier, les réseaux sociaux s’enflamment et l’indignation collective prend forme. Pendant quelques jours, la justice, les violences faites aux femmes et la promesse « plus jamais ça » occupent l’espace public. Nous partageons la photo d’une femme que nous n’avons parfois jamais rencontrée, nous découvrons son parcours, nous nous indignons, et nous pleurons avec ceux qui l’entouraient. Puis l’actualité évolue, les conversations s’étiolent et le silence réapparaît, jusqu’au prochain drame.
Pourtant, ce que retire l’œil des médias ne reflète qu’une partie de la réalité. Derrière les affaires qui s’exposent publiquement, combien de femmes subissent des violences dans le silence ? Combien sont battues, humiliées, menacées, soumises à un contrôle, isolées ou victimes de violences sexuelles sans que leur histoire ne fasse jamais surface ? Certaines se taisent par peur, d’autres par honte, par dépendance économique, pour protéger leurs enfants ou parce qu’elles ne savent tout simplement pas vers qui se tourner. Ainsi, derrière chaque chiffre se cachent des vies invisibles et des souffrances qui pourraient ne jamais atteindre les gros titres.
Les chiffres devraient pourtant nous inciter à ne pas détourner le regard. Au Sénégal, 31,9 % des femmes âgées de 15 ans ou plus ont vécu au moins une forme de violence au cours des douze mois précédant l’Enquête nationale de référence sur les violences faites aux femmes. Varier entre près d’une femme sur trois et ce qu’on observe, cela démontre que ce n’est ni un phénomène marginal ni une suite de cas isolés. C’est une réalité qui touche une proportion significative des femmes de notre société.
Ces données datent de 2023. Elles ne permettent donc pas à elles seules de mesurer l’ampleur du phénomène en 2026. Toutefois, trois années supplémentaires marquées par les violences, les drames et les silences nous obligent à poser une question simple : où en sommes-nous aujourd’hui ? Sans information plus récente, personne ne peut sérieusement prétendre que la problématique s’est résorbée. Et imaginer que ces réalités aient pu empirer depuis 2023 devrait nous amener à interroger l’urgence d’agir et la nécessité d’améliorer les mesures.
Et lorsque l’on s’intéresse aux violences sexuelles, les chiffres deviennent encore plus difficiles à ignorer. 17,3 % des femmes de 15 ans et plus déclarent avoir subi des violences sexuelles hors cadre conjugal au moins une fois au cours de leur vie. La prévalence des violences sexuelles avant l’âge de 18 ans s’établit à 15,1 %. Derrière ces pourcentages, il y a des adolescentes, des jeunes femmes qui ont parfois grandi avec une blessure dont elles n’ont jamais pu parler. Ce sont des vies réelles derrière des statistiques qui, répétées, risquent d’éroder leur dimension humaine.
Plus inquiétant encore, les violences ne s’effacent pas une fois le mariage contracté. 8,3 % des femmes en union ou ayant été en union déclarent avoir subi des violences sexuelles de la part de leur mari ou partenaire depuis leur première union. Ce chiffre nous oblige à rappeler une évidence : le mariage ne transforme pas le corps de l’autre en propriété. Avoir un partenaire, être fiancé ou être marié ne donne jamais un droit irréversible sur le corps de l’autre. Le consentement doit rester libre et peut être retiré à tout moment.
C’est précisément pour cette raison qu’il faut apprendre à repérer les violences avant qu’elles ne deviennent irréversibles. Un féminicide n’est pas toujours précédé d’un signal évident. Il peut être précédé d’humiliations répétées, de menaces, de contrôles, d’isolement, de violences physiques, sexuelles ou économiques. Or, certains de ces comportements sont encore décrits comme de la jalousie, une preuve d’amour ou une « affaire de couple ». Or, lorsque quelqu’un commence à craindre celui ou celle qu’il aime, quelque chose est déjà profondément anormal. Nous ne devons pas attendre le dernier acte pour prendre au sérieux les premiers signes.
Il faut aussi parler du viol et de ceux qui le commettent. Trop souvent, la discussion se tourne vers la victime : ce qu’elle portait, où elle se trouvait, avec qui elle était, pourquoi elle n’a pas crié ou pourquoi elle n’a pas résisté. Mais la question centrale devrait être ailleurs : pourquoi l’agresseur a-t-il choisi d’esquiver la volonté d’autrui ? Un désir n’est pas un droit. Une pulsion n’est pas une excuse. Quelques minutes peuvent suffire à un agresseur pour bouleverser une vie entière, alors que la victime peut passer des années à vivre avec les conséquences imposées.
Et lorsque la victime est une enfant, notre devoir de protection devient encore plus évident. Le fait que la prévalence des violences sexuelles avant 18 ans atteigne 15,1 % doit susciter une réponse collective. Une petite fille n’est jamais responsable du désir d’un adulte. Elle n’a ni à comprendre, ni à prévenir, ni à empêcher les actes d’une personne qui devrait se maîtriser. Elle mérite d’être protégée, écoutée et crue. Mais dénoncer ne suffit pas. Il faut aussi agir. La prévention doit commencer bien avant le drame, à travers l’éducation au respect, au consentement, à l’égalité et à la protection des enfants. Les premiers signes de violence doivent être pris au sérieux, plutôt que banalisés ou excusés. Par ailleurs, lorsqu’une victime trouve enfin le courage de parler, elle doit être écoutée sans jugement et orientée vers les structures adéquates. L’accompagnement médical, psychologique, social et juridique doit être accessible, car quitter une situation violente n’est pas nécessairement une décision facile : la peur, les enfants, la dépendance économique, l’isolement ou les pressions familiales peuvent rendre le départ extrêmement difficile.
En tant que société, nous devons aussi mieux connaître et faire connaître les mécanismes de protection et les voies de recours. Le droit ne doit pas rester un ensemble de textes invoqués après le drame; il doit constituer un outil que les victimes peuvent réellement mobiliser lorsqu’elles en ont besoin. Cela implique une meilleure orientation, une prise en charge adaptée et une réponse judiciaire efficace lorsque les faits sont établis. Cela suppose aussi de continuer à produire des données fiables, car ce que l’on ne mesure pas suffisamment demeure trop invisible.
Enfin, cette lutte ne peut pas être laissée aux seules victimes, aux associations, aux professionnels de santé ou aux acteurs de la justice. Elle nous concerne tous. Elle commence parfois par le fait de ne pas fermer les yeux, de ne pas banaliser une menace, de ne pas se moquer d’une humiliation, d’écouter une personne qui demande de l’aide ou simplement de lui indiquer vers où se tourner. Notre indignation ne devrait pas apparaître uniquement lorsque le nom d’une victime occupe les gros titres. Elle devrait être présente dès les premiers signes, lorsque quelqu’un appelle à l’aide, lorsque nous pouvons encore intervenir. Car une société ne doit pas se limiter à pleurer ses morts, elle doit surtout apprendre à protéger ses vivantes.