Il existe des lieux que l’on découvre et d’autres qui, en retour, nous découvrent. À Ziguinchor, au bord de la Casamance, le Mémorial dédié au navire Le Joola relève de cette deuxième catégorie. Dès l’entrée franchie, les hélices arrachées des abysses, les objets extirpés de l’épave, les témoignages des survivants et, surtout, ce vêtement d’enfant miraculeusement préservé imposent une vérité qui demeure inébranlable. En ce jour marquant le 24e anniversaire du sinistre, Le Soleil a exploré les profondeurs de ce lieu de mémoire où chaque pièce paraît porter le fardeau d’une vie.
ZIGUINCHOR – Il est légèrement moins de 19 heures, ce jeudi 24 septembre 2026. Le ciel est chargé de nuages. Ziguinchor se prépare à basculer dans l’obscurité. Dans les ruelles d’Escale, la silhouette du Mémorial du bateau «Le Joola» s’impose, lourde et imposante. Au début distante, presque irréelle, puis de plus en plus dominante à l’approche du Casamance. L’édifice impressionne par sa silhouette, ses lignes, son architecture, et ses espaces méticuleusement entretenus par une troupe dévouée, qui donne l’impression d’entrer dans un endroit hors du commun. Un lieu où le présent semble s’être construit autour d’un manque.
Le portail monumental s’ébranle. À droite du poste de sécurité, les travailleurs s’affairent encore. Ils dressent les dernières pièces d’une vaste tente blanche qui accueillera, ce samedi 26 septembre, la cérémonie officielle du 24e anniversaire du naufrage. Mais ce qui capte d’abord le regard n’est pas cette agitation. Devant l’observateur, une phrase, brève, sec et sans appel : « N’oublie pas Le Joola ».
À quelques mètres, deux hélices monumentales jalonnent l’accès au bâtiment. Silencieuses, elles énoncent leur présence de manière presque intimidante. Ce sont les hélices du navire disparu. Elles ont été extraites de l’épave en 2023, au large de Sanyang, en Gambie, lors d’une mission de plongée spécialisée. Chacune pèse près de 900 kilogrammes, précise Sokhna Gaye Fall, administratrice générale du Mémorial.
On les fixe et soudain, Le Joola cesse d’être une simple photographie, une date ou une statistique. Il se transforme en une masse tangible et en une trace palpable.
L’exploration démarre. À l’intérieur, ce silence n’a rien d’un musée banal. Il semble chargé des voix qui ne sont plus là. Les murs, les vitrines, les dispositifs numériques et les objets récupérés de l’épave tissent peu à peu le récit d’une catastrophe qui a bouleversé le Sénégal et au-delà. Chaque pas ramène à la date source, au 26 septembre 2002.
Les fragments d’une Nation brisée
Le bâtiment, élevé sur 5 838 m², se dresse au bord du fleuve Casamance, non loin du lieu où Le Joola avait quitté le quai pour son dernier voyage, le 26 septembre 2002. Le symbole est fort. C’est ici que le navire est parti. C’est ici que renaît sa mémoire. « Ce bâtiment résonne avec une aspiration longtemps portée par les familles des victimes. Elles souhaitaient disposer d’un lieu au bord de l’eau qui puisse rappeler cette tragédie maritime. Avec ce musée, l’État du Sénégal répond ainsi à l’une des anciennes revendications des familles », explique-t-elle.
Cet édifice se déploie sur plusieurs niveaux et, surtout, il raconte. Il restitue ce qu’était Le Joola avant qu’il ne devienne une tragédie. « Le bâtiment est situé au bord de l’eau et s’étire sur quatre à cinq étages. Il renferme des objets ramenés des profondeurs, auxquelles s’ajoutent les hélices exposées à l’extérieur. Tous ces éléments sont traités et préservés avec soin. Le musée intègre aussi une dimension numérique et virtuelle qui permet, à travers des lunettes immersives, de découvrir certains composants de l’épave », précise l’administratrice générale.
À mesure que le visiteur progresse, l’histoire s’élabore. On remonte d’abord la navigation en Casamance, puis la liaison maritime entre Dakar et Ziguinchor. Les hommes et les femmes qui empruntaient ce trajet, leurs coutumes, les traversées, la vie qui circulait entre la capitale et le Sud. Puis apparaît Le Joola. Pas encore réduit à une épave : il est encore présenté comme un navire vivant, et même comme une cité flottante où l’animation régnait pendant les traversées.
Le Mémorial repose sur trois axes majeurs : l’espace lui-même, les collections et les possibilités d’animation. Mais sous cette structure muséographique se déploie une histoire humaine. « L’exposition permanente s’appuie sur les objets ramenés du bateau et sur un travail documentaire considérable. Le premier axe concerne l’histoire de la navigation en Casamance, en particulier la liaison Dakar–Ziguinchor », précise Mme Fall. Le second axe s’intéresse au naufrage. C’est là que le visiteur comprend que Le Joola n’était pas qu’un navire isolé. Il fonctionnait comme une cité miniature, une foule en mouvement. Des enfants, des femmes, des hommes, des travailleurs, des étudiants, des jeunes sportifs, autant de vies qui se sont perdues dans les profondeurs marines. « Le deuxième axe porte sur le naufrage et la vie à bord. Nous montrons comment le bateau opérait comme une véritable ville flottante, avant d’aborder l’accident et la manière dont la presse en a relaté les événements. Le parcours mène ensuite à l’après-drame, car la mémoire ne doit pas nous condamner à rester enfermés dans le naufrage. Elle doit aussi nous aider à envisager l’avenir », explique Mme Fall.
1 863 victimes, 64 rescapés et 14 nationalités représentées
Alors se révèle l’objet le plus bouleversant du parcours : un habit d’enfant, un petit vêtement. D’apparence banale peut-être, mais impossible à regarder comme un simple déchet. Provenant de l’épave, il était là au moment du naufrage. Il a traversé les années immergé, et il s’affiche aujourd’hui sur ce lieu, intact, comme si le temps avait choisi de préserver ce fragment d’enfance pour empêcher l’oubli de prendre le pas sur la mémoire.
Devant ce fragment, les chiffres paraissent soudains et insuffisants. 1 863 morts. 64 rescapés. 14 nationalités. « Chaque objet résonne comme l’écho d’une catégorie de victimes. Les colliers évoquent les femmes. Cette montre nous a été confiée par un rescapé. Nous présentons aussi les témoignages de plusieurs survivants », raconte Sokhna Gaye Fall.
Un peu plus loin, les témoignages donnent voix aux survivants. Le visiteur prête oreille, observe et avance, et la catastrophe devient progressivement palpable. Le parcours évoque aussi les lieux liés au naufrage : Sanyang, en Gambie, où de nombreux corps avaient été retrouvés ; Kantène, en Casamance ; Mbao, à Dakar. La cartographie de la tragédie prend forme et s’étend au-delà des frontières. Car Le Joola n’a pas seulement abandonné une épave au large des côtes gambiennes ; il a laissé des familles en deuil, des survivants marqués, des zones de mémoire et une interrogation qui continue de hanter l’histoire du pays. Dehors, la nuit a posé son voile sur Ziguinchor. Les hélices demeurent, immobiles, massives et silencieuses. Elles ont cessé de tourner il y a vingt-quatre ans, mais elles parlent encore.
À l’intérieur, l’habit d’enfant attend derrière sa vitrine. À quelques pas du fleuve, sur ce territoire casamançais d’où le navire avait pris son dernier départ, le bâtiment paraît veiller sur une histoire que le temps pourrait tenter d’oublier. Le Joola peut être disparu au fond des eaux, mais sa mémoire demeure debout.