Durant cet entretien, Meissa Lo, expert financier et consultant international en finance de marché, examine la trajectoire du Sénégal pour l’année 2025. Selon lui, le marché régional demeure prêt à accepter le risque associé au Sénégal, sur des échéances longues, avec des rendements qui restent modérés pour un émetteur africain classé en catégorie spéculative.
En 2025, le Sénégal a procédé à quatre émissions obligataires pour un total avoisinant les 1800 milliards FCFA. Quelle lecture faites-vous de cette signature pour le pays ?
Le recours soutenu au marché régional ces derniers mois et la capacité de l’État sénégalais à rassembler des fonds illustrent bien l’idée selon laquelle le marché régional accepte encore volontiers le risque sénégalais, sur des maturités longues et à des niveaux de taux qui restent contenus pour un émetteur africain noté en catégorie spéculative, si l’on se réfère aux dernières notations des agences Fitch et Moodys. De manière générale, la présence du Sénégal sur le marché international des euro-obligations en 2024 (750 millions de dollars à 7,75 % sur 7 ans, suivie d’une réouverture de 300 millions de dollars, soit 180 milliards FCFA, réalisée grâce à JP Morgan) témoigne d’un accès toujours ouvert aux investisseurs internationaux, malgré un environnement global plus risqué pour les dettes africaines.
On peut en déduire que la crédibilité du pays se maintient et se traduit par une capacité à émettre à la fois sur le marché international (eurobond échéance 2031) et sur le marché régional de l’Umoa. Cela démontre qu’il existe encore une base d’investisseurs prête à accompagner le pays sur la durée. Toutefois, le revers de la médaille est qu’une prime de risque accrue est observée sur les emprunts récents, ce qui est raisonnable au vu des dégradations de note (7,75 % sur l’eurobond et des taux autour de 6,4–7 % sur le marché régional) reflétant une prime de risque significative.
Cepoint toutefois à noter : la signature du Sénégal n’est plus aussi « premium » que lors des pics de 2014–2018, mais elle demeure jugée investissable, avec une confiance conditionnée à une discipline budgétaire renforcée, à une gestion maîtrisée de la dette et à la concrétisation des revenus pétro-gaziers.
Sur le marché des Titres publics, le Sénégal a également été dynamique. Comment interprétez-vous la stratégie de mobilisation des ressources endogènes ?
Le recours accru au marché de l’Umoa (investisseurs bancaires, assurances, caisses de retraite, épargnants institutionnels) permet de réduire la dépendance exclusive au marché international, en s’appuyant sur l’épargne régionale. Il s’agit d’une stratégie cohérente dans un contexte de volatilité des eurobonds et de hausse des taux mondiaux, et qui vise surtout à éviter le risque de change, facteur pouvant alourdir le poids de la dette.
En s’appuyant davantage sur les ressources régionales, le Sénégal tente de capter l’épargne locale et de limiter davantage ce risque de change, car une grande partie des titres régionaux est libellée en FCfa, contrairement aux eurobonds en dollars. Cette approche renforce l’idée d’une « souveraineté financière relative » : moins dépendant des financements ou opportunités des marchés internationaux, plus structuré sur le marché régional Umoa, où le Sénégal et la Côte d’Ivoire sont des émetteurs de référence.
Je tiens toutefois à avertir qu’une sollicitation trop soutenue du marché régional pourrait conduire à un dessèchement de la liquidité bancaire, à l’éviction du secteur privé, phénomène d’effet d’éviction et qui pourrait pousser les taux de l’Umoa à la hausse, ce qui renchérit indirectement le coût du financement de l’économie réelle.
En 2026, les besoins de financement sont estimés à 6000 milliards FCFA. Quels leviers le Sénégal peut-il activer pour résorber son déficit ?
Avec un besoin de financement autour de 6 000 milliards FCFA en 2026, la question réelle ne porte plus seulement sur les marchés où lever les fonds, mais surtout sur la façon de réduire ce besoin et de diversifier les sources.
À ce titre, je recommanderais de revoir les arbitrages budgétaires, en privilégiant les investissements publics afin de réduire ou d’échelonner les projets à faible rentabilité socio‑économique, tout en concentrant les ressources sur des infrastructures à fort effet multiplicateur (énergie, logistique, éducation ciblée, productivité agricole et industrielle).
Le gouvernement aurait aussi intérêt à s’emparer des réformes des subventions et des dépenses courantes : autrement dit, réviser progressivement les subventions généralistes (énergie, carburant, certains produits) au profit de mécanismes plus ciblés (transferts directs, filets sociaux), afin de freiner la dynamique des dépenses, recommandations déjà formulées par plusieurs partenaires techniques et financiers.
Dans un contexte où le pays a connu des baisses de sa notation souveraine, comment envisagez-vous les perspectives du Sénégal sur les marchés financiers ?
Les déclassements successifs de la notation souveraine ont mécaniquement accru le coût de la dette, réduit la base d’investisseurs (certains fonds étant désormais « investment grade only ») et renforcé la sensibilité du pays à tout choc politique ou économique. Il est donc crucial d’éviter toute tension socio-politique en 2026 et dans les années à venir, sans quoi les répercussions sur nos capacités d’endettement sur les marchés régional et international seraient considérables.
Les baisses de notation placent le Sénégal dans une catégorie où la moindre tension (politique intérieure, choc externe sur le pétrole, resserrement monétaire mondial) peut se traduire par une hausse rapide des spreads. Toutefois, j’insiste sur l’importance d’accorder davantage d’attention aux agences de notation africaines qui évaluent en devises locales, comme Bloomfield Investment, qui peut influencer la perception des investisseurs présents sur le marché régional.
À présent, il appartient au gouvernement de tracer un programme clair de réformes (dette maîtrisée, amélioration de la gouvernance budgétaire, gestion prudente des revenus pétroliers et gazier, nouvel accord avec le FMI) afin de renforcer la crédibilité et de rassurer le marché. Tout repose sur le discours et les mesures que les autorités mettront en œuvre.