Le 28 décembre 2025, lors de la seconde journée du festival « Musique sérère, musique sacrée » (Msms), Ndiaganiao a vécu une expérience exceptionnelle : une conférence itinérante qui se déplace vers les lieux sacrés, portée par les chants des ancêtres, les pagnes tissés et la parole des sages. Une immersion intime dans l’univers spirituel des Sérères, où les arbres ne constituent pas de simples silhouettes végétales, mais des mémoires vivantes, des institutions collectives et des voix qui s’adressent encore aux hommes.
Il est environ 16 h 30 lorsque la caravane se met en mouvement. Le soleil, encore présent haut dans le ciel, impose sa lumière et enveloppe la piste sablonneuse d’un éclat qui évoque la fin d’un royaume. À l’avant, deux enfants ouvrent le cortège. Les plus jeunes. Deux pas, puis une légère flexion du genou, et encore deux pas. Le rythme se répète avec sobriété, avec maîtrise, loin de toute danse accélérée. Ici, le corps n’est pas mis en valeur pour éblouir : il transmet du sens.
Autour d’eux, les femmes élèvent des chants ancestraux. Des voix graves et habitées portent la mémoire des départs et la continuité de la vie. Les reins ceints de pagnes tissés, des jeunes portent à bout de bras des morceaux d’étoffe noués, symboles de filiation et d’appartenance.
Deux chariots tirés par des chevaux, richement garnis de pagnes traditionnels, ferment la marche. Une foule dense suit, silencieuse et recueillie, en direction des lieux sacrés. Sous les baobabs qui dominent le paysage, une phrase s’impose comme une réécriture intime. Ici, on peut dire avec fierté : « je suis fier du sang sérère qui circule dans mes veines. »
Homme, femme, vieille personne, enfant : tout un peuple marche vers ses racines. Arrêt au « boudaye Ngoocool », magnifiquement installé au cœur du quartier de Ndiandiaye, un fromager. Un arbre colossal, solidement enraciné, chargé de vertus et d’histoires. Sous son ombre, l’atmosphère se transforme. Le temps semble suspendu.
Le vieux Samba Ndong, petit-fils et homonyme de Samba Mbissane Ndong, l’homme qui a planté l’arbre, prend la parole. Sa voix, accumulant les souvenirs, s’élève avec douceur et entraîne l’auditoire dans un récit où racines et mémoire se mêlent. Cet arbre n’est pas ordinair.; « Je peux dire que c’est l’Assemblée nationale de Ndiaganiao », confie-t-il. « Toutes les décisions importantes se prennent ici, avec la participation de tous les sages. »
Sous cet arbre à palabres, la parole est collective et souveraine. À en croire M. Ndong, aucun danger ne rôde autour de lui, quelle que soit l’heure. Un étranger comme un résident peut y passer la nuit en paix. L’arbre protège, rassemble, rassure. Puis vient l’histoire fondatrice. Celle qui donne sens au nom Ngoocool. À l’origine, explique le vieux Samba Ndong, le fromager avait poussé sur le mur de laCase d’une femme. La nuit, l’arbre bourdonnait, l’empêchant de dormir. Un homme averti comprit alors que cet arbre ne méritait ni d’être coupé ni d’être jeté : il portait des vertus.
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En effet, il le transplanta devant sa demeure. Chaque matin, avant que la vache de la concession ne sorte paître, la femme déposait près de l’arbre un peu de foin d’arachide. La vache mangeait là, toujours au pied du fromager. Le rituel se répétait. Un jour, la vache mourut. L’arbre, lui, resta. La femme, dit-on, avait des seins dont la forme évoquait le fruit du baobab, le Ngoocool (pain de singe avec une silhouette allongée).
Dès lors, les habitants parlèrent du « boudaye Ngoocool » (fromager Ngoocool). Le nom prit racine, tout comme la légende. Autour du grand arbre, les participants effectuent des spirales rituelles. Les tam-tams résonnent, non pour divertir, mais pour convoquer les esprits, réveiller la mémoire et rappeler que, chez les Sérères, la nature est un langage. Les arbres s’adressent à ceux qui savent écouter.
Cette conférence ambulante n’est ni folklore figé ni simple reconstitution. Elle représente un acte de transmission. Une manière d’exprimer que le sacré ne se lit pas seulement dans les livres, mais qu’il se parcourt, se chante et se partage. À Ndiaganiao, ce soir, les arbres ont pris la parole. Et tout un peuple leur a répondu.