Plus qu’un simple point d’eau, le marigot de Simal dans la commune de Fimela (Fatick) agit comme guérisseur, protecteur et ouvre les portes du bonheur… Depuis des temps immémoriaux, ce lieu accueille des visiteurs dont le flux n’a cessé de croître avec les décennies. Le puisage de l’eau et la pratique du bain mystique forment deux étapes marquantes de ce rituel qui attire des figures politiques, des responsables religieux et, plus largement, toutes les catégories de la société. À travers le marigot de Simal, on entre dans un univers chargé de mystères qui atteste la puissance spirituelle du peuple sérère.
FATICK – On pourrait croire assister à un brasier céleste, tant l’intense canicule écrase le chemin menant à Simal, village de la commune de Fimela, dans le département de Fatick. Au zénith, le soleil projette ses rayons brûlants sur le sol. Pas de bruit, pas une brise, et presque pas un souffle d’homme. À ce moment ardent de la journée, la route Fimela-Simal paraît abandonnée. Un pont dégradé relie les deux localités, distantes d’environ deux kilomètres. Le trajet en moto est rapide, mais la vétusté du franchissement rallonge parfois le voyage. L’option pédestre demeure envisageable : beaucoup d’élèves de Simal gagnent leur établissement à Fimela à pied. Au premier regard, Simal offre une vue écologique saisissante, avec une mangrove dense et verdoyante longeant la plage. En saison de pluies, les crues se font plus fréquentes et le bras de mer gagne en volume, remontant à la surface.
Ainsi, de loin, le village semble presque posé sur l’eau, tant la plage et les habitations se mêlent dans une harmonie côtière. À l’entrée du village traditionnel sérère, le silence règne comme une règle. Le marigot thérapeutique, au cœur du récit, se révèle comme une étape centrale. Comme à l’heure de la sieste, les habitants se retirent dans leurs maisons, laissant dehors une quiétude presque surnaturelle. Une autre raison de ce calme est le travail des champs : la campagne attire les sons et les flux humains loin du village. C’est d’ailleurs ce qui explique le nom « Simal Poudaay », expression sérère évoquant la présence abondante de fromagers dans la localité. Ces arbres géants qui ponctuent le littoral offrent à la population une ombre rafraîchissante et participent à l’attrait du site. Le village, fortement ancré dans la tradition, reçoit sans cesse des visiteurs venus d’horizons variés. C’est ici que se niche le fameux marigot de Simal, un point d’eau porteur d’histoire et d’utilité. Son emplacement privilégié confère au marigot des qualités merveilleuses. Malgré sa proximité avec la mer, le site conserve un goût et une quiétude oubliés par le temps, rappelant la sagesse populaire qui invite à se méfier de l’eau qui dort.
Le soleil poursuit sa course et la chaleur s’accentue, amplifiant le besoin d’un lieu d’ombre. À ce moment précis, aucune âme n’est repérée près du marigot silencieux. Toutefois, des hérons cendrés, curieux, viennent y faire escale, prenant soudain leurs ailes pour fuir un danger inaperçu. Dans l’épaisseur du petit buisson autour de ce lieu sacré, des bruits étranges ponctuent l’instant : petits reptiles qui se faufilent, grenouilles qui s’enfuient, bref, des perturbations qui ne cessent de nourrir les légendes autour du marigot, réservoir d’histoires à dimension surnaturelle. Situé sur la berge du bras de mer, le site se dissimule dans un bas-fond entouré par deux fromagers géants. Plus qu’un simple point d’eau, il offre un service mystérieux et majestueux à la fois: on y puise de l’eau pour laver diverses pathologies et pour purifier les corps de pratiques jugées néfastes, telles que l’envoûtement ou les calomnies. Autre surprise: le marigot demeure inépuisable, quelle que soit la demande qui l’atteint tout au long de l’année.
Cependant, pour maintenir l’hygiène et la propreté du lieu, il faut périodiquement renouveler le contenu. Un homme âgé d’au moins 80 ans apporte des éclairages sur les opérations d’évacuation de l’eau antérieure du marigot. Assis sur une chaise pliable, Ousmane Faye s’apprête à prendre son repas de midi. Sous l’effet de la canicule, le sexagénaire porte un maillot de corps blanc légèrement effrité et son crâne blanc témoigne d’un âge avancé. Sa barbe et sa moustache glanées par le temps font de lui une véritable bibliothèque vivante qui conserve une part d’histoire du marigot sacré. Depuis des années, il purifie et soigne de nombreuses personnes. Aujourd’hui arrivé à l’âge, il a transmis le flambeau à la nouvelle génération, tout en restant vigilant sur le site sacré. Selon lui, le nettoyage avant l’hivernage peut durer jusqu’à trois jours, mais c’est un travail d’une grande subtilité qui ne convient pas à tout le monde. Son successeur, Gorgui Sarr, qui a pris la relève il y a un peu plus de quatre ans, apporte des précisions sur l’éligibilité des personnes capables d’entrer dans l’eau bénie.
Selon les pratiques locales, seules des femmes entrent dans le marigot pour évacuer l’eau et effectuer le nettoyage. Mais elles doivent obligatoirement être initiées. On n’entre pas dans les rituels agricoles sans avoir évacué l’eau du marigot de l’hivernage précédent, précise Gorgui Sarr, homme vigoureux et plein d’énergie. Le travail de purification suit un parcours qui relie le site à un autre lieu encore mystérieux. Autrement dit, celui qui purifie puise l’eau du marigot mais le bain mystique se déroule ailleurs, sous un baobab distant, où se retrouvent des centaines de personnes de toutes origines pour le lavage rituel. D’après le vieil informateur, l’exercice du bain mystique se déroule du lundi au jeudi, à l’aube, et peut s’étendre tard dans la nuit, jusqu’à environ deux heures du matin. Le rituel commence par un ensemble de gestes et de démonstrations avant l’immersion. Le récit du vieil Ousmane Faye illustre cette mise en scène: l’adepte qui recherche guérison ou purification doit d’abord acquérir un coq rouge que l’on frictionne sur son corps; peu après, l’oiseau meurt, puis il est égorgé et dépiauté afin d’extraire les entrailles. C’est à travers ces entrailles que l’on déchiffre le problème qui affecte la personne, comme si elles reflétaient son destin.
Comme dans toute société conservatrice, l’on ne révèle pas tout de la quintessence de sa culture. C’est pourquoi M. Faye demeure réservé. « Tout ce que je peux dire, c’est que nous recevons une gamme variée de malades et d’autres personnes qui viennent pour diverses raisons. Des Blancs viennent aussi, et certains descendent de l’aéroport pour se rendre directement ici avant d’agir », confie le vieil homme. L’affluence est impressionnante à Simal pendant les phases de purification. D’après ses chiffres, plus d’un centaine de personnes fréquentent le lieu en semaines ouvrables, du lundi au jeudi. Son successeur, Gorgui Sarr, affirme avoir récemment lavé cent soixante-quatorze personnes, mais il soutient que ce chiffre ne reflète pas le pic habituel, qui peut atteindre plusieurs centaines. Le baobab où se pratique le lavage mystique serait d’origine ancienne, datant des premières années du 19e siècle, selon les estimations de Sarr.
Selon lui, un chasseur nommé Gana Faye aurait occupé cette place il y a plus de deux siècles. Pour assurer une bonne organisation du bain, des tickets sont remis aux candidats qui défilent. Le travail du purificateur est d’une grande exigence physique, comme en témoignent les efforts déployés par le laveur et ses assistants. « À l’issue de chaque séance, je ressens une profonde fatigue. Ce n’est pas une tâche aisée de prendre en charge autant de personnes », souffle-t-il. Outre le rituel de purification, le prélèvement de l’eau au marigot et son transport jusqu’au baobab mystique relèvent d’un rite sacré. La tradition veut que les prélèvements soient effectués par des mineurs — garçons et filles — qui préservent leur virginité. Un adulte peut accompagner l’enfant, sans toutefois pénétrer dans l’eau; il peut toutefois aider à monter les réservoirs sur la charrette. Arrivés au baobab, les participants remplissent les tonneaux et les bidons disposés sur place. Cette eau précieuse est censée soigner bien des maux; envoûtement, médisances, mauvais œil et diverses pathologies trouvent leurs remèdes dans ce liquide unique.
Au-delà de ses bienfaits pour la santé, le marigot sacré de Simal bénit aussi et confère du bonheur, selon les responsables du site: « Des autorités politiques et même des guides religieux viennent ici discrètement, prennent leur bain et repartent sans faire de bruit ». Le lavage mystique est si prisé que toute photographie est interdite. Outre la guérison et la protection qu’il procure, ce rituel ouvre aussi des scènes publiques; il est particulièrement apprécié par les lutteurs qui s’y rendent pour préparer leurs saisons. En somme, le marigot de Simal demeure un lieu fréquenté par toutes les couches sociales. Aujourd’hui encore, malgré l’emprise de la modernité, le rituel du bain mystique de Simal continue de survivre et attire chaque année un nombre croissant de personnes.